littérature océan indien

Jeudi 23 avril 2009 4 23 /04 /Avr /2009 01:48


Mon amie Rosario aime les roses et m'envoie un poème que tous les enfants d'Amérique Latine apprennent.  Il est de José Marti, un "américaniste", poète et philosophe, qui a organisé la guerre d'indépendance de Cuba. 


Cultivo una rosa blanca

Cultivo una rosa blanca
En julio como en enero
Para el amigo sincero
Que me da su mano franca

Y para el cruel que me arranca
El corazón con que vivo
Cardo ni ortiga cultivo
cultivo una rosa blanca

 

A propos de ce qu'écrit Harold Bloom sur JMG Le Clézio et que relaie Pierre Assouline le 21 avril dans son blog (après avoir affirmé il y a quelques semaines que Le Clézio n'est pas un écrivain voyageur !), elle me donne des infos très intéressantes :

http://passouline.blog.lemonde.fr/

Le Clézio au Mexique a fait naître un affrontement de deux champs : celui des écrivains qui se trouvent dans des institutions solides (notamment Jean Meyer, d'origine française, ami de LC dans le Colegio de Mexico, la plus haute institution dans son genre et qui a offert une place à LC pendant plusieurs années ; Meyer est du groupe qui formait aussi Octavio Paz et ses amis)  contre celui qui se considère de gauche où se trouvent, à part quelques bonnes plumes, une cour de contestataires peu sérieux prêts à tout pour discréditer ce qui vient du groupe adverse.  Les arguments faciles, les adjectifs non justifiés, et d'autres choses finissent par tout rejeter au nom d'un nationalisme offensé du plus bas niveau. C'est dommage que nos écrivains et intellectuels qui se placent eux-mêmes à gauche se permettent un manque de rigueur et de qualité qu'ils veulent justifier avec une idéologie. C'est vrai aussi qu'une partie de ceux de "droite" viennent des familles en meilleure situation socio-économique et cela, au Mexique, leur donne des opportunités de formation infiniment meilleures.  Injustices du tiers monde?  Oui. 

Enfin, dommage, très dommage pour Le Clézio.  Je crois que les intentions de LC ont été extrêmement généreuses envers notre pays, son regard plein de compassion pour ses souffrances et d'admiration pour ses trésors humains.  Je pense aussi que l'intensité des écrits dits mexicains de LC est sans égale dans toute son oeuvre. Rien que d'avoir consacré douze ans entiers de sa vie à sa connaissance approfondie où il a vécu dans des conditions pas chics du tout (alors que la plus haute bourgoisie l'aurait accueilli les bras ouverts) comporte du mérite et pourrait provoquer, au delà de la critique positive ou négative de son oeuvre, un geste de gratitude. C'est triste que les passions d'intellos déclenchent ce tourbillon de bêtise.

Dans un dernier roman avec un thème et une géographie mexicains, LC fait le portrait des intellectuels mexicains comme des individus pleins d'arrogance, obsédés par leurs petits privilèges économiques, leurs échelons académiques ou intellectuels, absolument à l'écart de la souffrance et de l'injustice que vivent le peuple, le peuple qui meurt dans la misère la plus extrême et, évidemment, la population indienne.  Cette insouciance est décrite avec une forte réprobation morale: ils font d'une pauvre indienne le sujet de leurs moqueries et jeux sans le moindre respect de sa dignité humaine. Sa critique est très dure mais, moi qui ai bien connu tout ce monde, ne peux qu'y souscrire.  LC donne même le nom d'un capo des intellectuels de gauche à un personnage qu'il ridiculise par une énorme vanité, qui le rend même aveugle et sourd à ce qui se passe dans le reste de l'Amérique Latine. Ce personnage conclut une scène en disant quelque chose comme :  « nous, les mexicains, en matière de révolution sommes à des années lumière devant tout ce que les autres "petits révolutionnaires" latinoaméricains ont fait.  (le roman Ourania a été traduit en Argentine en 2007.  Il est fort probable qu'il soit lu au Mexique et que cela ait échauffé encore plus les esprits. ).

Merci Rosario !

roses du cirque de Mafate

 

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Lundi 13 avril 2009 1 13 /04 /Avr /2009 17:50

ce matin à 6h

Tout le monde connaît les premières phrases de Jacques le Fataliste : Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe ? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ?
Ces questions demeurent et demeureront.
Pas pour ceux qui ont imaginé le honteux ministère de l'identité nationale bien sûr. Mais pour ceux qui voyagent et pour lesquels la terre n'est qu'un seul pays, on est bien obligé de revenir à cette fin du XVIIIè siècle qui a rédigé la Constitution américaine et la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, qui a aussi inventé le romantisme et l'Histoire moderne de Michelet et les voyages transatlantiques pour tous. 

 

alors qu'aucun bateau ne passe jamais au sud de l'île (hormis quelques bateaux de plongeurs), le 6 avril, à 3kms de la côte, ce bateau fantôme glisse silencieusement vers l'est : d'où venait-il ? où allait-il ?

 

Qu'est-ce que l'identité (quand nous ne sommes faits que de différences) ? l'origine existe-t-elle ? y a-t-il un centre ?
Ces questions, on se les pose vraiment mieux dans l'Océan Indien.
Du moins, je constate que certains de mes amis se les posent :
la webmestre de Ardoise magique http://ardoise-magique.over-blog.com : voir son passionnant billet d'hier 12 avril
Laurent M qui travaille sur Jules Hermann
Rosario G qui étudie l'oeuvre J-M-G Le Clézio
Nicolas G (Passage des Lémures)
et tant d'autres
pour faire avancer le schimilimili, je copie-colle deux passages de Mémoires du Grand Océan de Jean-Michel Racault (PU Paris-Sorbonne 2007)

D'abord un passage sur la poésie d'Evariste Parny : "Nous ne vivons point où nous sommes"

Lacan n'a pas dit autre chose : je pense où je ne suis pas, je suis là où je ne pense pas.

 

 

 

puis une page synthétique où JM Racault formule un rapport doublement problématique : avec l'Europe des ancêtres et avec l'île excentrée.

 

Département de l'être, IUFM, Université de Saint-Denis

 

ce matin 6h30

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Jeudi 18 décembre 2008 4 18 /12 /Déc /2008 19:16

Le texte que je recopie ci-dessous s'accorde avec des questions que je me pose depuis de nombreuses années. C'est la préface de J-M Le Clézio au livre d'Issa Asgarally intitulé L'interculturel ou la guerre, paru en 2005 aux Presses du M.S.M. ISBN : 99903-31-17-0. Introuvable à la Réunion, absent des catalogues. C'est Shenaz Patel qui m'a donné la solution : le commander à la librairie mauricienne en ligne Le Cygne : http://www.lecygne.com/

Il faudrait parler de la mondialité façon Glissant et de la Créolie façon Sam-Long, ce sera pour une autre fois.

Au multiculturalisme, qui met l'accent sur les différences et ne peut conduire qu'au repli identitaire, Asgarally oppose l'interculturel, concept qui privilégie l'unité fondamentale des hommes et des femmes en tant qu'êtres humains (p. 113), et base sur laquelle peut s'établir un système équilibré d'échange, en veillant à ce que celui-ci se déroule entre partenaires égaux, qui jouissent d'une égalité sur le plan de la confiance en soi, de l'accès à l'espace public ou encore du pouvoir économique et politique (p. 27).

 

Asgarally est né à l'île Maurice, il est docteur en linguistique, écrivain, sociologue, historien de l'esclavage, s'intéresse à l'éducation et à l'audiovisuel. Prix RFO du livre 2007.


Voici la préface de Le Clézio :


Nul ne peut aujourd'hui refuser l'interculturel. De tous les peuples de la terre, ce sont les gens des îles qui ont le mieux conçu et exprimé, pratiqué la nécessité de la relation. Parce qu'ils sont nés sur des terres de transit, terres de contact, ces ante islas sur lesquelles se sont succédé les explorateurs, les conquérants, les esclaves et les migrants économiques. Mascareignes, Antilles, archipels qui ont, comme l'a dit Edouard Glissant, cent ans d'avance sur les sociétés continentales, en matière de métissage, de diversité culturelle et linguistique, de rencontre entre religions.

Dans l'essai qu'on va lire, l'écrivain mauricien Issa Asgarally – sociologue, linguiste, mais avant tout philosophe – nous parle simplement de cette idée très belle et très ancienne qui se rattache à l'histoire humaine. Cette idée est apparue à la Renaissance, au moment où ont lieu les premiers voyages de rencontre entre l'Orient et l'Occident, et les premières explorations du continent américain. C'est aussi le moment des premiers affrontements, des conquêtes et des spoliations, dont l'onde de choc se fait encore sentir aujourd'hui. Le mal porte parfois en lui son propre remède. Dans le creuset de violence et d'injustice de ces conquêtes est née la première forme de démocratie universelle. Non de l'héritage grec ou chrétien, comme cela continue d'être affirmé, mais de la nécessité de justice et de liberté qui surgissait de l'esclavage des Africains, de l'expropriation et du génocide des Indiens d'Amérique ou de l'asservissement des Océaniens. L'idéal de liberté et de fraternité que la Déclaration des Droits de l'homme a proclamé en 1789 n'a pas été inventé dans les livres. Il a été écrit dans la douleur par les peuples conquis, mis au monde dans le ventre des bateaux négriers et dans les champs où travaillaient les ouvriers agricoles des plantations.

Ce n'est pas un hasard si les pays où la Conquête a laissé les traces les plus douloureuses – Mexique, Pérou, Bolivie – sont ceux qui ont intégré la notion de l'interculturel à leurs programmes éducatifs. Ces pays où une part importante de la population autochtone a été longtemps tenue à l'écart, ignorée et ignorante de ses droits, après une âpre lutte sont devenus des modèles en ce qui concerne l'éducation bilingue et l'interculturel.

L'Europe, la France plus particulièrement, connaissent un déficit en matière de relation entre les différentes composantes de sa culture. L'héritage jacobin, qui luttait jadis contre toute idée de fédéralisme, a imposé le modèle d'une culture unique, exclusive, niant toutes les origines régionales, comme si elles représentaient un poids du passé. Aujourd'hui, la France, même si elle a enfin signé la charte des langues régionales, continue à traiter par le dédain ses composantes basque, bretonne, occitane, et refuse même un statut à la plus parlée et la plus vivante de ses langues régionales qui est le créole.

Son passé colonial est à l'origine d'une contradiction dont les conséquences se font sentir au quotidien : ayant pénétré les cultures les plus lointaines, en Afrique, en Asie du sud-est, en Océanie, la France ne pouvait pas espérer régner en impératrice. Elle s'ouvrait aux trésors des nations assujetties et devait s'en imprégner. Les guerres mondiales, le développement industriel ont fait de la France l'un des axes de l'interdépendance. La relation s'est longtemps faite à sens unique, de la métropole vers ses terres vassales. Aujourd'hui, il appartient à la France de retrouver le respect de l'autre, de s'ouvrir à une ère nouvelle de compréhension.

Issa Asgarally n'est pas le produit de la culture française. On peut même affirmer qu'il n'est pas le produit d'une culture purement occidentale. Il est avant tout un Mauricien, né à Port Louis, dans le quartier de Ward IV où se rencontraient chaque jour toutes les communautés et toutes les religions. Sa langue d'universitaire est l'anglais, sa langue de culture le français, et sa langue de tous les jours le créole. C'est cette identité multiple qui constitue l'originalité de sa pensée. Nourri des humanités classiques de l'Occident, et de la dialectique des grands contemporains, Edward Said, Michel Serres, Amin Maalouf, Umberto Eco ou Sanjay Subrahmanian, Issa Asgarally utilise ces éléments formateurs pour les refondre dans le creuset de l'interculturel, et pour, dit-il, « déconstruire les récits coloniaux qui opposent les peuples et les cultures ». Il met au jour une autre interprétation vigoureuse, libre des idées reçues et des a priori de l'histoire.

L'île Maurice, son pays, peut sembler infime par sa taille et son pouvoir économique. Mais il est vaste par l'expérience. Maurice, comme la plupart des îles à sucre colonisées par l'Europe a connu tout ce qui fait notre siècle : l'ére cruelle de l'esclavage, l'avènement de l'ère industrielle et l'immigration, la modernité et l'indépendance, et les difficultés consécutives à l'universalisation du capitalisme, ainsi que la manne et les dangers du tourisme à outrance. Ce petit pays a véritablement tout connu, tout vécu, sauf une chose qu'il ne saurait envier aux grandes nations, la guerre.

Le pacifisme, à Maurice, n'est pas une idée intellectuelle, ni un luxe de philosophe. Il est une absolue nécessité. Lorsque, en 1999, à la suite du décès en prison du chanteur créole Kaya, les deux principales communautés de Maurice, Indo-Mauriciens et Créoles étaient sur le point de s'affronter, chacun a pu mesurer la fragilité du multiculturalisme. Le rêve de l'arc-en-ciel est menacé à chaque instant par l'enfermement dans l'identité communautaire. S'il condamne le manichéisme populiste de Samuel Huntington — et à travers lui la doctrine de l'affrontement des civilisations et les thèses de David Rapoport et de l'Institut de Recherches pour la Guerre et la Paix, qui ont inspiré la politique extérieure américaine depuis des décennies — Issa Asgarally se refuse également à un optimisme béat.

Plus que jamais, la question qu'il pose est urgente, inévitable. A la lumière de la réalité quotidienne, tandis que se développent des combats et des doctrines d'un autre âgee, son livre nous met en face du dilemme contemporain : si nous ne réalisons pas, maintenant, l'interculturel sur cette planète qui est notre île à tous, préparons-nous à voir nos enfants entrer dans la guerre.


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Samedi 13 décembre 2008 6 13 /12 /Déc /2008 16:46


Danses d'hier


J'entends encore les staccatos

Le prolongement des sons des tam-tams

Des tam-tams du temps jadis


Alors les collines s'enflamment

Dans la nuit sèche

Les pieds des danseurs

Se baignent dans la fine poussière

De latérite

Et leurs pas scandent sauvagement

Un rythme endiablé


J'entends encore les notes rapides

La voix étouffée du « commandeur »

Se modulant dans l'air tiède du soir.


Alors les échines s'arc-boutent

Les unes aux autres

Et les hanches roulent comme des houles

Les ventres des danseuses voluptueuses

Ondulent lascivement...

Et des voix confuses s'interpellent

Impudemment.


Je perçois toujours les staccatos

Les grondements des « grosses caisses »

Par delà les années de mon enfance ...

Je les porte en moi

Comme des stigmates.


Antoine Abel (né en 1934)



Le baptême de sable


O gouttes de pluie

Crépitantes de chaleur invisible

De chaleur trouée

O gouttes pleurées

Ruisselantes

De chaleur vide


Peau de jungle et peau d'amour

Peau de drame

Peau vivante

Tiède charnelle de chaleur que tu contiens


Ouvre-moi le chemin de l'oiseau

Indique-moi la fleur cachée

Le soleil volé

L'étoile violée

Lampe rouge miroitée – dure dans le bois d'ébène qui sillonne le coeur


La clé !

La clé suspendue dans le mur

Du silence qui sépare les êtres ; qui sépare deux flammes

Je cherche

Je cherche le long de tes bras

Et je trouve enfin tes mains

Qui serrent le sable baptisé.


Patrick Mathiot (né en 1960)

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Mardi 9 décembre 2008 2 09 /12 /Déc /2008 17:53


Je suis comme beaucoup : parmi les blogs auxquels je rends souvent visite, il y a celui de Pierre Assouline :
J'approuve assez souvent ses analyses et j'ai fort goûté son indignation à chaque fois (quatre fois) que le Président de la République française a, sans crainte du ridicule, vomi, éructé, jappé et glapi sur
La Princesse de Clèves. Mais avant-hier, Passou a affirmé son dégoût pour Le Clézio sans prouver grand chose. Il se trouve que je partage depuis longtemps les idées de J-M Le Clézio, aussi je vais coller ici dans ce blog, et c'est légal, les passages de son discours à l'Académie Nobel sur lesquels Passou ne dit rien et qui, à mon humble avis, devraient être médités par les trissotins de tous les pays.
exemple de méchanceté gratuite : "
Le Clézio, arpenteur des forêts mais certainement pas écrivain voyageur".


J.M.G. Le Clézio : Dans la forêt des paradoxes

© LA FONDATION NOBEL 2008
Les journaux ont l’autorisation générale de publier ce texte dans n’importe quelle langue après le 7 décembre 2008 17h30 heure de Stockholm. L’autorisation de la Fondation est nécessaire pour la publication dans des périodiques ou dans des livres autrement qu’en résumé. La mention du copyright ci-dessus doit accompagner la publication de ’intégralité ou d’extraits importants du texte.

"L’écrivain, le poète, le romancier, sont des créateurs . Cela ne veut pas dire qu’ils inventent le langage, cela veut dire qu’ils l’utilisent pour créer de la beauté, de la pensée, de l’image. C’est pourquoi l’on ne saurait se passer d’eux. Le langage est l’invention la plus extraordinaire de l’humanité, celle qui précède tout, partage tout. Sans le langage, pas de sciences, pas de technique, pas de lois, pas d’art, pas d’amour. Mais cette invention, sans l’apport des locuteurs, devient virtuelle. Elle peut s’anémier, se réduire, disparaître. Les écrivains, dans une certaine mesure, en sont les gardiens. Quand ils écrivent leurs romans, leurs poèmes, leur théâtre, ils font vivre le langage. Ils n’utilisent pas les mots, mais au contraire ils sont au service du langage. Ils le célèbrent, l’aiguisent, le transforment, parce que le langage est vivant par eux, à travers eux et accompagne les transformations sociales ou économiques de leur epoque.

Lorsque, au siècle dernier, les théories racistes se sont fait jour, l’on a évoqué les différences fondamentales entre les cultures. Dans une sorte de hiérarchie absurde, l’on a fait correspondre la réussite économique des puissances coloniales avec une soi-disant supériorité culturelle. Ces théories, comme une pulsion fiévreuse et malsaine, de temps à autre ressurgissent ça et là pour justifier le néo-colonialisme ou l’impérialisme. Certains peuples seraient à la traîne, n’auraient pas acquis droit de cité (de parole) du fait de leur retard économique, ou de leur archaïsme technologique. Mais s’est-on avisé que tous les peuples du monde, où qu’ils soient, et quel que soit leur degré de développement, utilisent le langage ? Et chacun de ces langages est ce même ensemble logique, complexe, architecturé, analytique, qui permet d’exprimer le monde – capable de dire la science ou d’inventer les mythes.


Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux.

La culture à l’échelle mondiale est notre affaire à tous. Mais elle est surtout la responsabilité des lecteurs, c’est-à-dire celle des éditeurs. Il est vrai qu’il est injuste qu’un Indien du grand Nord Canadien, pour pouvoir être entendu, ait à écrire dans la langue des conquérants – en Français, ou en Anglais. Il est vrai qu’il est illusoire de croire que la langue créole de Maurice ou des Antilles pourra atteindre la même facilité d’écoute que les cinq ou six langues qui règnent aujourd’hui en maîtresses absolues sur les médias. Mais si, par la traduction, le monde peut les entendre, quelque chose de nouveau et d’optimiste est en train de se produire. La culture, je le disais, est notre bien commun, à toute l’humanité. Mais pour que cela soit vrai, il faudrait que les mêmes moyens soient donnés à chacun, d’accéder à la culture. Pour cela, le livre est, dans tout son archaïsme, l’outil idéal. Il est pratique, maniable, économique. Il ne demande aucune prouesse technologique particulière, et peut se conserver sous tous les climats. Son seul défaut – et là je m’adresse particulièrement aux éditeurs – est d’être encore difficile d’accès pour beaucoup de pays. A Maurice le prix d’un roman ou d’un recueil de poèmes correspond à une part importante du budget d’une famille. En Afrique, en Asie du Sud-Est, au Mexique, en Océanie, le livre reste un luxe inaccessible. Ce mal n’est pas sans remède. La coédition avec les pays en voie de développement, la création de fonds pour les bibliothèques de prêt ou les bibliobus, et d’une façon générale une attention accrue apportée à l’égard des demandes et des écritures dans les langues dites minoritaires – très majoritaires en nombre parfois – permettrait à la littérature de continuer d’être ce merveilleux moyen de se connaître soi-même, de découvrir l’autre, d’entendre dans toute la richesse de ses thèmes et de ses modulations le concert de l’humanité. [...]

C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge – à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui – ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo.. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya (River of fire). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de maloyas, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cou? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.

À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au cœur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation.

Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l’écrivain, insatisfait de ne pouvoir s’adresser à ceux qui ont faim – de nourriture et de savoir – touche à la plus grande vérité. L’alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. L’une ne saurait réussir sans l’autre. Toutes deux demandent – exigent aujourd’hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l’ignorance, laissé à l’écart du festin. Cet enfant porte en lui l’avenir de notre race humaine. À lui la royauté, comme l’a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite."

J.M.G. Le Clézio , Bretagne, 4 novembre 2008


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