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12 décembre 2008 5 12 /12 /décembre /2008 17:33

47

Grâce à remue.net, un billet du Journal de la Réunion et à un article de Libération hier, on apprend qu'une pièce de Jean-Luc Raharimanana est interdite par le ministère des Affaires étrangères dans les centres culturels français de l'océan indien.
Plutôt que de m'indigner, je vous laisse lire des extraits du dossier de remue.net constitué à partir des documents transmis par JL R, le billet clicanoo et l'article de Libé.

Présentation de Remue :
Composé « à la mémoire des insurgés du 29 mars 1947, Madagascar », 47 a été créé les 19 et 20 septembre 2008 au centre culturel Albert-Camus d’Antananarivo, Madagascar. Interprété par Romain Lagarde et Sylvian Tilahimena, 47 a été ensuite représenté les 26 et 27 septembre 2008 au festival Les Francophonies en Limousin, Limoges, le 14 octobre à la Halle aux Grains, scène nationale, Blois, le 21 octobre au Théâtre de Cavaillon, scène nationale, Cavaillon, les 5 et 6 novembre à Bonlieu scène nationale, Annecy. Des spectateurs l’ont donc vu, applaudi. La presse en a parlé. Une tournée devait le conduire, en 2009, dans les centres culturels de l’océan Indien et de l’Afrique australe. Il n’en sera rien. Cette pièce autorisée sur le territoire français se voit interdite de représentation dans les centres culturels français de cet espace géographique.

Libé hier :
Le cas 47 RENÉ SOLIS et MARIE-CHRISTINE VERNAY 47 est tiré d’un texte de l’auteur malgache Jean-Luc Raharimanana, qui traite de la répression par l’armée française du soulèvement nationaliste de mars 1947. Mis en scène par Thierry Bedard, créé le 19 septembre dernier au Centre culturel Albert- Camus à Antananarivo, ce spectacle ne tournera pas dans la zone de l’Afrique australe orientale et de l’océan Indien. C’est pourtant là que cette pièce, déjà présentée en France (Limoges, Annecy, lire ci-contre), aurait pris tout son sens. Mais il semblerait que le ministère français des Affaires étrangères en a décidé autrement. Dans une lettre à Bernard Kouchner, datée du 15 novembre, les créateurs parlent de «censure d’Etat» et expliquent : «A la demande de la Direction générale de la coopération internationale et du développement (DGCID), le spectacle soutenu pourtant et coproduit par Culturesfrance, a été retiré des propositions de programmation.» Ce qui veut dire que la tournée prévue au printemps et en septembre 2009 s’écroule, puisque, bien qu’il ne s’agisse pas d’une interdiction officielle avec lettre ou circulaire à l’appui, aucun centre culturel ou alliance française ne se risquerait à présenter un spectacle «déconseillé», évacué de la liste des productions diffusables. Aucun argument artistique ou politique n’a été avancé quant à la raison de cette interdiction de fait. Trouille. Que s’est-il passé ? Les autorités malgaches seraient-elles montées au créneau ? Il semblerait que non. La première du spectacle à Antananarivo n’a pas provoqué de polémique et le gouvernement malgache a plutôt intérêt à ce que ce pan douloureux de l’histoire, souvent passé sous silence, revienne sur le devant de la scène. De nombreux historiens malgaches ont participé à l’élaboration de 47 et ils devraient se réunir pour un colloque en mars 2009. Qui a pu redouter que ce spectacle fasse des vagues au point de créer des incidents diplomatiques ? Sans doute pas l’ancien ambassadeur Gilles Le Lidec, en froid avec les autorités locales, qui a quitté son poste en août, un mois avant la première du spectacle. Et pas non plus son successeur, qui n’est pas encore en poste. Alors ? L’initiative d’un chargé d’affaires trop zélé ou d’un haut responsable du ministère tétanisé d’avance par la peur de l’incident ? Un connaisseur des habitudes du Quai d’Orsay émet l’hypothèse d’«une réaction de panique en chaîne qui remonte jusqu’à Paris, comme une trouille que la diplomatie s’impose à elle-même». «Points de blocage».Dans leur lettre à Bernard Kouchner, les intéressés interrogent : «Est-il impossible de présenter notre travail, exemplaire, sous la responsabilité "morale" du ministère des Affaires étrangères ?» L’écrivain et le metteur en scène ajoutent : «Nous ressentons donc évidemment l’interdit de présenter notre travail comme une "censure d’Etat" rare et incompréhensible.» Une «censure» vigoureusement démentie par le cabinet de Kouchner. «Lors de la réunion d’évaluation des projets pour la région tenue début novembre à Addis-Abeba, celui-ci n’a pas été retenu. C’est une procédure parfaitement normale.» En attente de signature, la réponse du ministre devrait par ailleurs être rendue publique très prochainement. Salvador Garcia, directeur de Bonlieu, scène nationale d’Annecy, où Thierry Bedard est artiste associé, déplore la situation. «Même si je ne sais pas où sont les points de blocage, ce spectacle, explique-t-il, pose le problème de la représentation française à l’étranger et c’est particulièrement sensible à Madagascar qui est une poudrière. Ce n’est pas un spectacle français puisqu’il est cocréé avec un auteur malgache. C’est absolument dommage qu’il ne soit pas vu dans l’océan Indien car il pose la question du traitement de la mémoire pour les Français, mais aussi pour les Malgaches. Il est juste sur tous les plans, y compris artistiquement.» Thierry Bedard se souvient des représentations à Antananarivo :«C’était un moment très intense, il y avait beaucoup d’étudiants dans le public. Le sujet est sensible parce que c’est un Français et un Malgache qui traitent ensemble de l’effroi.» 

extrait du texte de JL Raharimanana :
 On appela cela coopération. Mutisme et complicité. Dictature. Corruption. Silence toujours. L’oubli a succédé. Les générations furent autant de couches de linceuls naturelles. C’est ce qu’on a cru.  La parole insoumise  Silence pèse sur la mémoire. Les langues se délient. Des hommes et des femmes voudront comprendre. Dans ce désir, réel cette fois-ci, de vivre ensemble. Des hommes et des femmes, au-delà des frontières de l’histoire et des rapports de force, voudront savoir. Pourquoi en 47, deux ans après le carnage, deux ans après le « plus jamais ça », pourquoi à Madagascar s’est-il perpétré l’un des plus grands massacres coloniaux ? Un massacre commis par les vainqueurs du nazisme ? Par ceux qui ont vu de près les horreurs de la guerre ?  C’est ce silence qu’explore le spectacle 47, créé en septembre 2008 au centre culturel français d’Antananarivo, de concert avec Thierry Bedard, metteur en scène, de concert avec Sylvian Tilahimena et Romain Lagarde, comédiens malgache et français. Une histoire commune. Violente. Sensible. Un théâtre qui nous ramène dans ce désir de vivre ensemble, de comprendre ce qui a déchiré, les corps malmenés et torturés, les paroles étouffées et les non-dit qui corrompent les âmes. Pour un langage du présent, un langage partagé. Enfin.  Mais ainsi en a décidé le « bureau politique » de la DGCID [Direction générale de la Coopération internationale et du Développement au ministère français des Affaires étrangères.]]. Coopération et développement ? Silence sur 47. Censure sur le spectacle. Interdiction d’emmener cette parole dans les centres culturels africains et alliances françaises. Étouffer les mémoires pour perpétuer quelle tradition ? Quelle domination ? La France grande et rayonnante ? Mère du progrès et de la civilisation ?  Ainsi, le spectacle ne peut tourner dans ces centres culturels vitrines de la France et de sa capacité de dialoguer avec le monde, vitrines de sa culture, vitrines des cultures. Une vitrine, selon la DGCID, ne saurait comporter la moindre trace de salissure - ces pages sombres de l’histoire coloniale… Il est vrai qu’accorder vitrine à l’histoire coloniale française, c’est plonger dans un puits de vérité vertigineux, c’est plonger dans une saleté sans mesure et inavouable. La mission des centres culturels serait-elle politique, idéologique, partisane ? La culture a-t-elle réellement sa place quand s’exprime une certaine tendance politique du ministère des Affaires étrangères qui a droit de veto sur la programmation des centres en question ? « Bureau politique » de la DGCID ? Quel est ce bureau qui n’apparaît dans aucun organigramme officiel ?  Et dans cette affaire, le devoir de réserve imposé à ces responsables culturels ne vire-t-il pas à l’obligation de collaborer à une politique discriminatoire, un déni de l’histoire des colonies, un déni de l’histoire de France ?  Alors que la politique africaine de la France est déjà un désastre, obligerait-on les hommes et femmes de culture français à trahir leurs éthiques et convictions ? Faut-il qu’ils s’alignent sur le même plan que ceux qui ont terni pour longtemps l’image de la France : ces aventuriers politiques qui n’ont jamais considéré les Africains, ces barbouzes et autres prédateurs économiques du continent ?  Mais la mémoire se moque bien de la censure même si c’est une censure d’État. Le désir est profond de comprendre d’autant plus que nous avons maintenant le recul nécessaire pour tout entendre, pour enfin échanger.  Auteur, ancré dans les deux cultures - malgache, française -, j’ai la conviction que ces actes et discours stigmatisant la légitime revendication des mémoires ne sont que les sursauts d’une certaine France imbue encore de culture coloniale. Le monde d’aujourd’hui a aboli les frontières, le monde d’aujourd’hui est un monde où la parole peut être infiniment plus libre si on se donne la peine d’utiliser tous les moyens à notre disposition, le monde d’aujourd’hui est un monde où la parole se multiplie, se diversifie, un monde excitant où l’Autre se trouve au bout d’un clic, au bout d’un fil, au bout d’une lettre. Oui, j’ai cette conviction… À moins qu’une période totalitaire ne se prépare et que je ne m’illusionne, à moins que cette période ne fasse table rase de toutes ces paroles incontrôlables, insoumises, à moins que ces régimes –politiques, économiques - qui ont déjà le sort du monde en main, ne deviennent réellement fous et ne viennent à effacer toute velléité de culture, de mémoire, de résistance, à moins que…  Mais le 29 mars 1947, les rebelles ne sont pas tombés pour ça… Raharimanana, Antananarivo, le 30 novembre 2008.

http://www.clicanoo.com/index.php?id_article=197804&page=article

Le billet

1947 censuré en 2008 !

CLICANOO.COM | Publié le 12 décembre 2008

Comment ne pas être d’accord avec ceux qui pensent qu’en matière de mémoire, comme de justice, il y a deux poids deux mesures ? Vous voulez parler de Shoah ? Non seulement c’est permis mais c’est même devenu obligatoire. Vous voulez parlez d’esclavage, de mémoire coloniale ? C’est beaucoup plus difficile. Et il n’est pas besoin d’utiliser une censure officielle pour cela, la censure de fait étant plus efficace encore. Ainsi le spectacle « 47 » tiré d’un texte de Jean-Luc Raharimanana, qui devait tourner en Afrique australe orientale et dans l’océan Indien, n’ira pas plus loin que Tananarive où il a été créé le 19 septembre dernier au centre culturel Albert-Camus. A la demande de la Direction générale de la coopération internationale et du développement (DGCID), le spectacle a été retiré de la programmation. Conséquence, aucun centre culturel ou Alliance française ne devrait l’accueillir. Pourquoi ce spectacle, pourtant produit par Culturesfrance, n’a-t-il pas été choisi ? Faute de réponse de la part du ministère des Affaires étrangères, j’en suis réduit à émettre des suppositions. De quoi parle le spectacle de Jean-Luc Raharimanana, auteur malgache dont on a eu l’occasion de parler en septembre dernier quand le recteur de La Réunion avait cru bon de faire du zèle (déjà !) en sanctionnant un professeur qui avait lu un de ses textes en classe ? Il parle, documents d’époque et photos à l’appui, de l’insurrection nationaliste du 29 mars 1947 à Madagascar durement réprimée par l’armée française au prix de milliers de morts. On conçoit que le gouvernement Sarkozy et la majorité UMP, adeptes de la « colonisation positive », ait des hauts le cœur rien qu’à l’idée que l’on puisse voir des militaires français à l’œuvre dans leur mission civilisatrice ! Pour une fois, le poids des mots et le choc des photos (rien à voir avec Paris-Match, le torche-cul du président !) auront été fatals à la distribution d’une création et à la connaissance de notre passé. On dit merci à qui ?

Bruno Testa

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