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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 20:04
le logis du prieur

J’étais mercredi dernier dans le Prieuré de Saint-Cosme à Tours, et il ne s’agissait pas d’une simple visite de prof de Lettres. Certes, je me remémore volontiers les souvenirs de la classe de 3è que j’ai conduite là, au printemps 1998, et qui y a chanté des poèmes de Ronsard avec accompagnement de flûtes à bec (sur des musiques commandées par le Prince des poètes à ses amis musiciens) et d’une flûte traversière (bibi). Mais je suis venu si souvent avec ma marraine au Prieuré entre 1958 et 1964 que ce lieu n’est pas pour moi comme les autres. Affreusement défiguré par les bombardements alliés en 1944, il a pourtant gardé des éléments essentiels du XVIè siècle : son réfectoire avec porche en pointes de diamant, son logis prioral, une arcade du transept, ses buissons de rosiers et son atmosphère recueillie. Avant de prendre le trolley, on choisissait entre le jardin botanique (avec Bobby le phoque), le château de Plessis-les-Tours (métiers à tisser et évocation des cruautés de Louis XI), les trains et michelines du haut de la passerelle sncf, le pont de pierre avec la rue nationale, la place du Palais, la rue de Bordeaux et le nain Pépino avec ses cacahuètes, une virée à la Bourrelière à 12 kms en aval (Milo pêchait des ablettes), et le plus souvent : le Prieuré de Saint-Cosme.


arcade du transept



Mercredi dernier, la neige tombée l’avant-veille et la lumière le redessinaient, j’étais seul, la quiétude du lieu rappelait forcément celle que connut Ronsard pendant les 20 dernières années de sa vie (de 1565 à 1585), au point qu’il avait choisi de mourir et d’être enterré dans ce prieuré. En cinquante ans, j’ai vu peu à peu des espaces s’ajouter, des restaurations se réaliser, un accueil toujours mieux assuré. Pendant l’été prochain, j’espère rêver à La Possonnière, le manoir natal à Couture-sur-Loir dans le Loir et Cher où Pierre de Ronsard passa les 11 premières années de sa vie, mais aussi dans les prieurés de Croixval, de Sarceau, de St-Gilles de Montoire, à Talcy, à Bourgueil.



les ombres portées sur le réfectoire sont le travail des muses


L’œuvre de Ronsard est une réflexion sur l’inspiration et la nature du travail poétique. Quatre fureurs permettent à l’homme de s’élever au-dessus de son humanité bornée et éphémère : bachique, amoureuse, prophétique, poétique. C’est bien sûr cette dernière, la fureur d’Apollon, que Ronsard place au-dessus des autres.

La tradition prétend que l’évêque Grégoire de Tours apporta avec lui, en 573, des reliques de St Cosme et de St Damien (saints thaumaturges c’est-à-dire guérisseurs). Plus sûrement, on sait que l’un des 4 chemins menant à St Jacques de Compostelle partait de Tours. Les remparts carolingiens enserraient un espace trop petit pour accueillir tous les pélerins, aussi le prieuré, à partir de sa création officielle en 1012, devint pour eux une auberge appréciée.

En 1480, les prieurs sont nommés directement par le roi : système de la commende (commandare > confier). Le prieur, qui est rétribué, n’est pas tenu de résider dans son prieuré. En 1565, Ronsard reçoit de Charles IX la commende du prieuré de St Cosme. Il y fit de fréquents séjours, y reçut Catherine de Médicis, Charles IX, Cassandre, offrait des melons (appelés pompons) et des fruits de son verger à ses visiteurs.


porche d'entrée du réfectoire avec pointes de diamant




Son cabinet de travail (sa librairie) était une loggia à pans de bois qui donnait sur le chevet de l'église. Ronsard y écrivit les Sonnets à Hélène et La Franciade. Ci-dessous, 3 vues de l'intérieur de ce cabinet. D'un côté, des gravures de Baïf, de Rémi Bellau, d'Etienne Jodelle, de Du Bellay et de Ronsard; de l'autre celles de Dorat et de Pontus de Tyard.





rez de chaussée


copie du portrait (XVIIè) du musée de Blois



1er étage (la chambre)


Vers la fin de la première semaine de décembre 1585, Ronsard, alors âgé de 61 ans, alité à Croixval et très malade (arthrite), fit préparer son coche en osier pour rejoindre St Cosme « afin de jouir de cette dernière félicité d’y mourir et d’y être enterré ».

le coche du dernier voyage

Le temps est si abominable qu’il doit attendre 3 jours pour prendre la route. Le coche progresse lentement dans les chemins boueux et la pluie glacée : un paysage funèbre où tournent des corbeaux, le pays de l’enfance qui s’éloigne dans cette « meschante nuict d’hyver ». Quarante-cinq kilomètres parcourus en 3 jours. A 5h du matin, un dimanche de la mi-décembre, il entre dans la cour de St Cosme. Il a le temps de revoir son verger, ses rosiers, ses buis, son potager, puis il se couche.

 

Je n'ay plus que les os, un Schelette je semble,
Decharné, denervé, demusclé, depoulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son filz deux grans maistres ensemble,
Ne me sçauroient guerir, leur mestier m'a trompé,
Adieu plaisant soleil, mon oeil est estoupé,
Mon corps s'en va descendre où tout se desassemble.

Quel amy me voyant en ce point despouillé
Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,
Me consolant au lict et me baisant la face,

En essuiant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu chers compaignons, adieu mes chers amis,
Je m'en vay le premier vous preparer la place.

 

Derniers vers, sonnet 1

 

Cassandre l’a oublié. Marie est morte depuis longtemps. Hélène se distrait à la Cour. Le 22 décembre, il dicte son testament. Le 26, il dicte deux sonnets et une dernière épitaphe :

Quoy mon ame, dors tu engourdie en ta masse

Quoy mon ame, dors tu engourdie en ta masse ?
La trompette a sonné, serre bagage, et va
Le chemin deserté que Jesuchrist trouva,
Quand tout mouillé de sang racheta nostre race.

C'est un chemin facheux borné de peu d'espace,
Tracé de peu de gens que la ronce pava,
Où le chardon poignant ses testes esleva,
Pren courage pourtant, et ne quitte la place.

N'appose point la main à la mansine, apres
Pour ficher ta charue au milieu des guerets,
Retournant coup sur coup en arriere ta vüe :

Il ne faut commencer, ou du tout s'emploier,
Il ne faut point mener, puis laisser la charue.
Qui laisse son mestier, n'est digne du loier.

 

Il faut laisser maisons et vergers et jardins

Il faut laisser maisons et vergers et jardins,
Vaisselles et vaisseaux que l'artisan burine,
Et chanter son obseque en la façon du Cygne,
Qui chante son trespas sur les bors Maeandrins.

C'est fait j'ay devidé le cours de mes destins,
J'ay vescu, j'ay rendu mon nom assez insigne,
Ma plume vole au ciel pour estre quelque signe
Loin des appas mondains qui trompent les plus fins.

Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne
En rien comme il estoit, plus heureux qui sejourne
D'homme fait nouvel ange aupres de Jesuchrist,

Laissant pourrir ça bas sa despouille de boüe
Dont le sort, la fortune, et le destin se joüe,
Franc des liens du corps pour n'estre qu'un esprit.

 

A son âme

Amelette Ronsardelette,
Mignonnelette doucelette,
Treschere hostesse de mon corps,
Tu descens là bas foiblelette,
Pasle, maigrelette, seulette,
Dans le froid Royaume des mors :
Toutesfois simple, sans relors
De meurtre, poison, ou rancune,
Méprisant faveurs et tresors
Tant enviez par la commune.
Passant, j'ay dit, suy ta fortune
Ne trouble mon repos, je dors.

(poème mis en musique par Maurice Ravel, cestuy-là qui a mis aussi en musique les chansons madécasses d’Evariste de Parny NDLR)

 

Il s’éteint quelques heures plus tard, le 27 décembre, vers 2h du matin. A deux pas, la Loire continue de charrier ses glaçons sous les rayons de la lune.

Pierre de Ronsard fut inhumé dans le choeur de la chapelle conformément à ses souhaits. En 1933, grâce à une fouille, on retrouva les restes du poète et on les réintégra dans un cercueil de chêne, sous une nouvelle dalle funéraire, avec pied de roses rouges et cep de vigne dans le gazon proche.




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commentaires

Nadège 26/03/2009 10:24

bonjour.Intéressée par Ronsard et Rabelais mais peu familière j'ai été heureuse de découvrir votre blog grâce à monsieur Guy Faucher qui me l'a recommandé.