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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 18:45
ce blog fuit la polémique, mais parfois je ferai exception
avec ce billet, je ne vais pas me faire des amis, mais j'assume
la curiosité et le plaisir intellectuels ayant incontestablement joué un grand rôle dans mon parcours, j'ai été assez tôt, disons dès 1977, alerté par une représentation qu'on me pressait d'adopter : l'universitaire, ce paresseux cantonné à des recherches inutiles (comprendre : "pendant que Louvrier est exploité")
Comme il se trouve que je ne suis pas universitaire, mais que j'ai été chargé de cours à l'Université de Nantes 10 ans (ça va continuer dès le mois prochain à l'Université de St-Denis), j'ai eu l'occasion de vérifier que les universitaires qui glandent sont une infime minorité. Le genre de déclaration qui provoque un tollé en lycée, et encore plus en collège. Comme j'ai lu Voltaire, je sais ce que cache la haine des intellectuels et je sais la nécessité de les défendre.
Je suis d'accord avec Pierre Jourde (dont j'ai lu la plupart des bouquins) lorsqu'il écrit : "Rien de plus facile que de dénoncer les intellectuels comme des privilégiés et de les livrer à la vindicte des braves travailleurs, indignés qu'on puisse n'enseigner que 7 heures par semaine". Il ne faut pas se tromper de combat.

http://bibliobs.nouvelobs.com/blog/pierre-jourde/20090210/10490/universite-les-faineants-et-les-mauvais-chercheurs-au-travail
Par Pierre Jourde (Écrivain)

Une poignée de mandarins nantis qui ne fichent rien de leurs journées et refusent d'être évalués sur leur travail, manifeste contre la réforme Pécresse pour défendre des privilèges corporatistes et une conception rétrograde de l'université. Au travail, fainéants!


L'ignorance et les préjugés sont tels que c'est à peu près l'image que certains journalistes donnent du mouvement des chercheurs, des universitaires et des étudiants qui se développe dans toute la France. Au Monde, Catherine Rollot se contente de faire du décalque de la communication ministérielle, en toute méconnaissance de cause. Le lundi 9 février, Sylvie Pierre-Brossolette, sur l'antenne de France Info, défendait l'idée brillante selon laquelle, comme un chercheur ne produit plus grand-chose d'intéressant après quarante ans («c'est génétique»!), on pourrait lui coller beaucoup plus d'heures d'enseignement, histoire qu'il se rende utile.


Il aurait fallu mettre Pasteur un peu plus souvent devant les étudiants, ça lui aurait évité de nous casser les pieds, à 63 ans, avec sa découverte du virus de la rage. Planck, les quantas à 41 ans, un peu juste, mon garçon! Darwin a publié L'Evolution des espèces à 50 ans, et Foucault La Volonté de savoir au même âge. Ce sont des livres génétiquement nuls. Aujourd'hui, on enverrait leurs auteurs alphabétiser les étudiants de première année, avec de grosses potées d'heures de cours, pour cause de rythme de publication insuffisant. Au charbon, papy Einstein! Et puis comme ça, on économise sur les heures supplémentaires, il n'y a pas de petits profits.

Mais que Sylvie Pierre-Brossolette se rassure: le déluge de réformes et de tâches administratives est tel que son vœu est déjà presque réalisé. On fait tout ce qu'il faut pour étouffer la recherche. Les chercheurs et les enseignants-chercheurs passent plus de temps dans la paperasse que dans la recherche et l'enseignement. Ils rédigent les projets de recherche qu'ils auraient le temps de réaliser s'ils n'étaient pas si occupés à rédiger leurs projets de recherche. La réforme Pécresse ne fera qu'accroître cela.


Les journalistes sont-ils suffisamment évalués au regard de leurs compétences et de leur sérieux? Est-ce que c'est génétique, de dire des bêtises sur les antennes du service public?

On enrage de cette ignorance persistante que l'on entretient sciemment, dans le public, sur ce que sont réellement la vie et le travail d'un universitaire. Rien de plus facile que de dénoncer les intellectuels comme des privilégiés et de les livrer à la vindicte des braves travailleurs, indignés qu'on puisse n'enseigner que 7 heures par semaine. Finissons-en avec ce ramassis de légendes populistes. Un pays qui méprise et maltraite à ce point ses intellectuels est mal parti.

La réforme Pécresse est fondée là-dessus: il y a des universitaires qui ne travaillent pas assez, il faut trouver le moyen de les rendre plus performants, par exemple en augmentant leurs heures d'enseignement s'ils ne publient pas assez. Il est temps de mettre les choses au point, l'entassement de stupidités finit par ne plus être tolérable.

a) l'universitaire ne travaille pas assez

En fait, un universitaire moyen travaille beaucoup trop. Il exerce trois métiers, enseignant, administrateur et chercheur. Autant dire qu'il n'est pas aux 35 heures, ni aux 40, ni aux 50. Donnons une idée rapide de la variété de ses tâches: cours. Préparation des cours. Examens. Correction des copies (par centaines). Direction de mémoires ou de thèses. Lectures de ces mémoires (en sciences humaines, une thèse, c'est entre 300 et 1000 pages). Rapports. Soutenances. Jurys d'examens. Réception et suivi des étudiants. Elaboration des maquettes d'enseignement. Cooptation et évaluation des collègues (dossiers, rapports, réunions). Direction d'année, de département, d'UFR le cas échéant. Réunions de toutes ces instances. Conseils d'UFR, conseils scientifiques, réunions de CEVU, rapports et réunions du CNU et du CNRS, animations et réunions de centres et de laboratoires de recherche, et d'une quantité de conseils, d'instituts et de machins divers.


Et puis, la recherche. Pendant les loisirs, s'il en reste. Là, c'est virtuellement infini: lectures innombrables, rédaction d'articles, de livres, de comptes rendus, direction de revues, de collections, conférences, colloques en France et à l'étranger. Quelle bande de fainéants, en effet. Certains cherchent un peu moins que les autres, et on s'étonne? Contrôlons mieux ces tire-au-flanc, c'est une excellente idée. Il y a une autre hypothèse: et si, pour changer, on fichait la paix aux chercheurs, est-ce qu'ils ne chercheraient pas plus? Depuis des lustres, la cadence infernale des réformes multiplie leurs tâches. Après quoi, on les accuse de ne pas chercher assez. C'est plutôt le fait qu'ils continuent à le faire, malgré les ministres successifs et leurs bonnes idées, malgré les humiliations et les obstacles en tous genres, qui devrait nous paraître étonnant.

Nicolas Sarkozy, dans son discours du 22 janvier, parle de recherche «médiocre» en France. Elle est tellement médiocre que les publications scientifiques françaises sont classées au 5e rang mondial, alors que la France se situe au 18e rang pour le financement de la recherche. Dans ces conditions, les chercheurs français sont des héros. Les voilà évalués, merci. Accessoirement, condamnons le président de la république à vingt ans de travaux forcés dans des campus pisseux, des locaux répugnants et sous-équipés, des facs, comme la Sorbonne, sans bureaux pour les professeurs, même pas équipées de toilettes dignes de ce nom.

b) l'universitaire n'est pas évalué

Pour mieux comprendre à quel point un universitaire n'est pas évalué, prenons le cas exemplaire (quoique fictif) de Mme B. Elle représente le parcours courant d'un professeur des universités aujourd'hui. L'auteur de cet article sait de quoi il parle. Elle est née en 1960. Elle habite Montpellier. Après plusieurs années d'études, mettons d'histoire, elle passe l'agrégation. Travail énorme, pour un très faible pourcentage d'admis. Elle s'y reprend à deux fois, elle est enfin reçue, elle a 25 ans. Elle est nommée dans un collège «sensible» du Havre. Comme elle est mariée à J, informaticien à Montpellier, elle fait le chemin toutes les semaines. Elle prépare sa thèse. Gros travail, elle s'y consacre la nuit et les week-ends. J. trouve enfin un poste au Havre, ils déménagent.


A 32 ans, elle soutient sa thèse. Il lui faut la mention maximale pour espérer entrer à l'université. Elle l'obtient. Elle doit ensuite se faire qualifier par le Conseil National des Universités. Une fois cette évaluation effectuée, elle présente son dossier dans les universités où un poste est disponible dans sa spécialité. Soit il n'y en a pas (les facs ne recrutent presque plus), soit il y a quarante candidats par poste. Quatre années de suite, rien. Elle doit se faire requalifier. Enfin, à 37 ans, sur son dossier et ses publications, elle est élue maître de conférences à l'université de Clermont-Ferrand, contre 34 candidats. C'est une évaluation, et terrible, 33 restent sur le carreau, avec leur agrégation et leur thèse sur les bras. Elle est heureuse, même si elle gagne un peu moins qu'avant. Environ 2000 Euros. Elle reprend le train toutes les semaines, ce qui est peu pratique pour l'éducation de ses enfants, et engloutit une partie de son salaire. Son mari trouve enfin un poste à Clermont, ils peuvent s'y installer et acheter un appartement. Mme B développe ses recherches sur l'histoire de la paysannerie française au XIXe siècle. Elle publie, donne des conférences, tout en assumant diverses responsabilités administratives qui l'occupent beaucoup.

Enfin, elle se décide, pour devenir professeur, à soutenir une habilitation à diriger des recherches, c'est-à-dire une deuxième thèse, plus une présentation générale de ses travaux de recherche. Elle y consacre ses loisirs, pendant des années. Heureusement, elle obtient six mois de congé pour recherches (sur évaluation, là encore). A 44 ans (génétiquement has been, donc) elle soutient son habilitation. Elle est à nouveau évaluée, et qualifiée, par le CNU. Elle se remet à chercher des postes, de professeur cette fois. N'en trouve pas. Est finalement élue (évaluation sur dossier), à 47 ans, à l'université de Créteil. A ce stade de sa carrière, elle gagne 3500 euros par mois.

Accaparée par les cours d'agrégation, l'élaboration des plans quadriennaux et la direction de thèses, et, il faut le dire, un peu épuisée, elle publie moins d'articles. Elle écrit, tout doucement, un gros ouvrage qu'il lui faudra des années pour achever. Mais ça n'est pas de la recherche visible. Pour obtenir une promotion, elle devra se soumettre à une nouvelle évaluation, qui risque d'être négative, surtout si le président de son université, à qui la réforme donne tous pouvoirs sur elle, veut favoriser d'autres chercheurs, pour des raisons de politique interne. Sa carrière va stagner.

Dans la réforme Pécresse, elle n'est plus une bonne chercheuse, il faut encore augmenter sa dose de cours, alors que son mari et ses enfants la voient à peine. (Par comparaison, un professeur italien donne deux fois moins d'heures de cours). Ou alors, il faudrait qu'elle publie à tour de bras des articles vides. Dans les repas de famille, son beau-frère, cadre commercial, qui gagne deux fois plus qu'elle avec dix fois moins d'études, se moque de ses sept heures d'enseignement hebdomadaires. Les profs, quels fainéants.

***

Personnellement, j'aurais une suggestion à l'adresse de Mme Pécresse de M. Sarkozy et accessoirement des journalistes qui parlent si légèrement de la recherche. Et si on fichait la paix à Mme B? Elle a énormément travaillé, et elle travaille encore. Elle forme des instituteurs, des professeurs, des journalistes, des fonctionnaires. Son travail de recherche permet de mieux comprendre l'évolution de la société française. Elle assure une certaine continuité intellectuelle et culturelle dans ce pays. Elle a été sans cesse évaluée. Elle gagne un salaire qui n'a aucun rapport avec ses hautes qualifications. Elle travaille dans des lieux sordides. Quand elle va faire une conférence, on met six mois à lui rembourser 100 euros de train. Et elle doit en outre subir les insultes du président de la république et le mépris d'une certaine presse. En bien, ça suffit. Voilà pourquoi les enseignants-chercheurs manifestent aujourd'hui.

P.J.

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commentaires

C
Et oui Fantine, bien d'accord.<br /> Souvent l'ouvrier, l'employé, ressent un sacré mépris de la part des "pédago". C'est si facile de diviser pour mieux régner. <br /> Soyons donc unis et solidaires face à ce pouvoir qui se veut absolu et ne reconnaît les mérites ni des uns ni des autres.
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L
Ah, Fantine et Euphrasie n'ont pas tort. <br /> Espérance de vie maximale, statut de fonctionnaire, copinage et snobisme. Et leur syndicalisation, elle en est où ?<br /> Je vais pleurer, bientôt.<br /> Ce qui retire rien à la justesse du propos sur le mépris des intellectuels, le manque de moyens...<br /> Le réalité est la coupure toujours plus large entre les métiers de "producteur", l'économique, le riche, et le reste, l'artistique, l'intellectuel, le social, le pauvre, l'inutile. Entre les biens matériels et immatériels, ce qui se voit et ne se voit pas. Un monde de parvenus.
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F
Il est probablement plus facile de remettre en cause les conditions de travail et de salaire des chercheurs, que d'étudier la question de la pénibilité du travail. Qui fait, elle, la vraie différence entre les travailleurs, qui fait que nos espérances de vie sont bien inégales, selon qu'on a monté des murs de briques, ou bien traité des dossiers dans un bureau. Les ouvriers vivent moins longtemps.<br /> Je trouve dommage de passer du temps à compter les heures de travail des intellectuels chercheurs, là n'est pas la question. Généralement, tablons qu'ils travaillent beaucoup. Supposons-le, au vu de témoignages dans la presse, et enquêtes diverses. <br /> De plus, tablons que leur travail est difficile, car il exige une grande rigueur et accumulation de connaissances, pas forcément des connaissances "marchandes" c'est-à-dire exploitables dans un monde commerçant. Un spécialiste de monde médiéval aura du mal à "vendre" sa connaissance dans la société de consommation. Un ouvrage éventuellement ? cependant son savoir représente une valeur réelle indéniable, une contribution consolidant nos racines, nos fondations, et bien d'autres utilités peut-être, que nous n'imaginons pas. Nous ne reviendrons pas sur l'importance de ce savoir.<br /> MAIS : ne détourne-t-on pas l'attention de l'opinion publique, là, en frappant une catégorie, (l'intellectuel chercheur), qui a du mal à se défendre, des gens bien élevés ?<br /> AU LIEU de réellement oeuvrer à une justice sociale qui consisterait à financer un confort de travail pour les ouvriers ? leur offrir un espoir de promotion sociale ? honorer l'effort physique et le courage qui lui est attaché ? Pourquoi ne parle-t-on pas plutôt de ça ?<br /> Je ne veux pas vilipender l'intellectuel parce qu'il travaille (peut-être) sur un fauteuil rembourré, qui tourne, et sur de la moquette. Loin de moi la moindre envie de le traiter de fainéant, je sais la fatigue du travail intellectuel, on sait les efforts parfois demandés, les preuves de force de caractère, parler devant un public nombreux et exigeant...<br /> Je trouve ce gouvernement pervers ou bien idiot, d'épingler aussi facilement une catégorie, que les ouvriers montreront du doigt. C'est diviser la France, celle des gens qui travaillent de leurs mains, et les autres, qu'ont pourrait traiter de fainéants.<br /> Or je répète ( pardon ), le problème le plus grave est ce manque d'honneur que l'on fait à ces types qui construisent nos maisons, nos routes, nos ponts, ceux qui font notre pain et qui très jeunes ont les dents usées par la poussière de farine, détectent les pannes de nos voitures, ceux qui à 50 ans, ont l'air d'en avoir 10 de plus.<br /> Le corps, les muscles, ça existe, ça s'use vite. Nous ne sommes pas que de purs esprits.
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E
Commentaire à l'article polémique du 10 février :<br /> Jourde m' asouvent agacée, car je trouve qu'il est souvent dans la facilité et la connivence avec soi-même et entre pairs, mais là j'applaudis des deux mains !
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