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13 novembre 2009 5 13 /11 /novembre /2009 19:59

fin de la lettre à son neveu Henry Parny, 25 germinal An X

Sixième élégie

 

J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux ;

J'ai fui les lieux charmans qu'embellit l’infidelle.

Caché dans ces forêts dont l'ombre est éternelle,

J'ai trouvé le silence, et jamais le repos.

Par les sombres détours d'une route inconnue,

J'arrive sur ces monts qui divisent la nue.

De quel étonnement tous mes sens sont frappés !

Quel calme ! Quels objets ! Quelle immense étendue !

La mer paraît sans borne à mes regards trompés,

et dans l'azur des cieux est au loin confondue ;

Le zéphyr en ce lieu tempère les chaleurs ;

De l'aquilon par fois on y sent les rigueurs ;

Et tandis que l'hiver habite ces montagnes,

Plus bas l'été brûlant dessèche les campagnes.

 

Le volcan dans sa course a dévoré ces champs ;

La pierre calcinée atteste son passage :

L' arbre y croît avec peine ; et l'oiseau par ses chants

N' a jamais égayé ce lieu triste et sauvage.

Tout se tait, tout est mort ; mourez, honteux soupirs ;

Mourez, importuns souvenirs,

Qui me retracez l'infidelle,

Mourez, tumultueux desirs,

Ou soyez volages comme elle.

Ces bois ne peuvent me cacher ;

Ici même, avec tous ses charmes,

L'ingrate encor me vient chercher ;

Et son nom fait couler des larmes

Que le tems aurait dû sécher.

O dieux ! ô rendez-moi ma raison égarée ;

Arrachez de mon coeur cette image adorée ;

Eteignez cet amour qu'elle vient rallumer,

Et qui remplit encor mon ame toute entière.

Ah ! L'on devrait cesser d'aimer

Au moment qu'on cesse de plaire.

 

Tandis qu'avec mes pleurs, la plainte et les regrets

Coulent de mon ame attendrie,

J'avance, et de nouveaux objets

Interrompent ma rêverie.

Je vois naître à mes pieds ces ruisseaux différens,

Qui, changés tout-à-coup en rapides torrens,

Traversent à grand bruit les ravines profondes,

Roulent avec leurs flots le ravage et l'horreur,

Fondent sur le rivage, et vont avec fureur

Dans l'océan troublé précipiter leurs ondes.

Je vois des rocs noircis, dont le front orgueilleux

S'élève et va frapper les cieux.

Le tems a gravé sur leurs cimes

L'empreinte de la vétusté.

Mon oeil rapidement porté

De torrens en torrens, d'abîmes en abîmes,

S'arrête épouvanté.

O nature ! qu'ici je ressens ton empire !

J'aime de ce désert la sauvage âpreté ;

De tes travaux hardis j'aime la majesté ;

Oui, ton horreur me plaît ; je frissonne et j'admire.

 

Dans ce séjour tranquille, aux regards des humains

Que ne puis-je cacher le reste de ma vie !

Que ne puis-je du moins y laisser mes chagrins !

Je venais oublier l’ingrate qui m'oublie,

Et ma bouche indiscrète a prononcé son nom ;

Je l'ai redit cent fois, et l'écho solitaire

De ma voix douloureuse a prolongé le son ;

Ma main l'a gravé sur la pierre ;

Au mien il est entrelacé.

Un jour le voyageur, sous la mousse légère,

De ces noms connus à Cythère

Verra quelque reste effacé.

Soudain il s'écrira : son amour fut extrême ;

Il chanta sa maîtresse au fond de ces déserts.

Pleurons sur ses malheurs, et relisons les vers

Qu'il soupira dans ce lieu même.

 

 

MA RETRAITE

 

Solitude heureuse et champêtre,

Séjour du repos le plus doux,

La raison me ramène à vous ;

Recevez enfin votre maître.

Je suis libre ; j'échappe à ces soins fatigans,

A ces devoirs jaloux qui surchargent la vie.

Aux tyranniques lois d'un monde que j'oublie

Je ne soumettrai plus mes goûts indépendants.

Superbes orangers, qui croissez sans culture,

Versez sur moi vos fleurs, votre ombre, et vos parfums ;

Mais surtout dérobez aux regards importuns

Mes plaisirs, comme vous enfans de la nature.

On ne voit point chez moi ces superbes tapis

Que la Perse, à grands frais, teignit pour notre usage.

Je ne repose point sous un dais de rubis ;

Mon lit n’est qu’un simple feuillage.

Qu’importe ? Le sommeil est-il moins consolant ?

Les rêves qu’il nous donne en sont-ils moins aimables ?

Le baiser d’une amante en est-il moins brûlant,

Et les voluptés moins durables ?

Pendant la nuit, lorsque je peux

Entendre dégoutter la pluie,

Et les fils bruyans d’Orythie

Ébranler mon toit dans leurs jeux ;

Alors si mes bras amoureux

Entourent ma craintive amie,

Puis-je encor former d’autres vœux ?

Qu’irois-je demander aux dieux

À qui mon bonheur fait envie ?

 

Je suis au port, et je me ris

De ces écueils où l’homme échoue.

Je regarde avec un souris

Cette fortune qui se joue,

En tourmentant ses favoris ;

Et j’abaisse un œil de mépris

Sur l’inconstance de sa roue.

 

La scène des plaisirs va changer à mes yeux.

Moins avide aujourd’hui, mais plus voluptueux,

Disciple du sage Epicure,

Je veux que la raison préside à tous mes jeux.

De rien avec excès, de tout avec mesure,

Voilà le secret d’être heureux.

Trahi par ma jeune maîtresse,

J'irai me plaindre à l'Amitié,

Et confier à sa tendresse

Un malheur bientôt oublié.

Bientôt ? Oui, la raison guérira ma faiblesse.

Si l’ingrate Amitié me trahit à son tour,

Mon cœur navré longtems détestera la vie ;

Mais enfin, consolé par la philosophie,

Je reviendrai peut-être aux autels de l’Amour.

La haine est pour moi trop pénible ;

La sensibilité n’est qu’un tourment de plus ;

Une indifférence paisible

Est la plus sage des vertus.

 

Poésies érotiques, livre III (édition de 1808)

 

VERS GRAVÉS SUR UN ORANGER

 

Oranger, dont la voûte épaisse

Servit à cacher nos amours,

Reçois et conserve toujours

Ces vers, enfans de ma tendresse ;

Et dis à ceux qu’un doux loisir

Amènera dans ce bocage,

Que si l’on mourait de plaisir,

Je serais mort sous ton ombrage.

 

Poésies érotiques, livre I (édition de 1808)

 

 

ELEGIE III

 

Bel arbre, pourquoi conserver

Ces deux noms qu'une main trop chère

Sur ton écorce solitaire

Voulut elle-même graver ?

Ne parle plus d’Eléonore ;

Rejette ces chiffres menteurs ;

Le tems a désuni les cœurs

Que ton écorce unit encore.

 

Poésies érotiques, livre IV (édition de 1808)

 

 

PROJET DE SOLITUDE

 

Fuyons ces tristes lieux, ô maîtresse adorée !

Nous perdons en espoir la moitié de nos jours,

Et la crainte importune y trouble nos amours.

Non loin de ce rivage est une île ignorée,

Interdite aux vaisseaux, et d'écueils entourée.

Un zéphyr éternel y rafraîchit les airs ;

Libre et nouvelle encor, la prodigue nature

Embellit de ses dons ce point de l’univers ;

Des ruisseaux argentés roulent sur la verdure,

Et vont en serpentant se perdre au sein des mers ;

Une main favorable y reproduit sans cesse

L’ananas parfumé des plus douces odeurs ;

Et l’oranger touffu, courbé sous sa richesse,

Se couvre en même tems et de fruits et de fleurs.

Que nous faut-il de plus ? Cette île fortunée

Semble par la nature aux amans destinée.

L'océan la resserre, et deux fois en un jour

De cet asile étroit on achève le tour.

Là, je ne craindrai plus un père inexorable.

C’est-là qu’en liberté tu pourras être aimable,

Et couronner l’amant qui t'a donné son cœur.

Vous coulerez alors, mes paisibles journées,

Par les nœuds du plaisir l’une à l’autre enchaînées ;

Laissez-moi peu de gloire et beaucoup de bonheur.

Viens, la nuit est obscure et le ciel sans nuage ;

D’un éternel adieu saluons ce rivage,

Où par toi seule encor mes pas sont retenus.

Je vois à l’horizon l’étoile de Vénus ;

Vénus dirigera notre course incertaine.

Eole, exprès pour nous, vient d’enchaîner les vents ;

Sur les flots aplanis Zéphyre souffle à peine ;

Viens ; l’amour jusqu' au port conduira deux amans.

 

Poésies érotiques, livre I (édition de 1808)

 

DEMAIN

 

Vous m’amusez par des caresses,

Vous promettez incessamment,

Et vous reculez le moment

Qui doit accomplir vos promesses.

Demain, dites-vous tous les jours.

L’impatience me dévore;

L’heure qu’attendent les amours

Sonne enfin, prêt de vous j’accours;

Demain, répétez-vous encore,

 

Rendez grâce au dieu bienfaisant

Qui vous donna jusqu’à présent

L’art d’être tous les jours nouvelle;

Mais le temps, du bout de son aile,

Touchera vos traits en passant;

Dès Demain vous serez moins belle,

Et moi peut-être moins pressant.

Poésies érotiques, livre I, (édition 1808)

 

 

 

EPITAPHE

 

Ici gît qui toujours douta.

Dieu par lui fut mis en problème ;

Il douta de son être même.

Mais de douter il s’ennuya ;

Et las de cette nuit profonde,

Hier au soir il est parti,

Pour aller voir en l’autre monde

Ce qu’il faut croire en celui-ci.

 

Mélanges

 

LE REVENANT

 

Ma santé fuit ; cette infidelle

Ne promet pas de revenir ;

Et la nature qui chancelle

A déjà su me prévenir

De ne pas trop compter sur elle.

Au second acte brusquement

Finira donc ma comédie ;

vite je passe au dénouement,

La toile tombe, et l’on m’oublie.

 

J’ignore ce qu’on fait là-bas.

Si du sein de la nuit profonde

On peut revenir en ce monde,

Je reviendrai, n’en doutez pas.

Mais je n’aurai jamais l’allure

De ces revenans indiscrets,

Qui précédés d’un long murmure,

Se plaisent à pâlir leurs traits,

Et dont la funèbre parure,

Inspirant toujours la frayeur,

Ajoute encore à la laideur

Qu’on reçoit dans la sépulture.

De vous plaire je suis jaloux,

Et je veux rester invisible.

Souvent du zéphir le plus doux

Je prendrai l’haleine insensible ;

Tous mes soupirs seront pour vous ;

Ils feront vaciller la plume

Sur vos cheveux noués sans art,

Et disperseront au hasard

La faible odeur qui les parfume.

Si la rose que vous aimez

Renaît sur son trône de verre,

Si de vos flambeaux rallumés

Sort une plus vive lumière,

Si l'éclat d’un nouveau carmin

Colore soudain votre joue,

Et si souvent d’un joli sein

Le nœud trop serré se dénoue ;

Si le sopha plus mollement

Cède au poids de votre paresse ;

Donnez un souris seulement

À tous ces soins de ma tendresse.

Quand je reverrai les attraits

Qu’effleura ma main caressante,

Ma voix amoureuse et touchante

Pourra murmurer des regrets ;

Et vous croirez alors entendre

Cette harpe qui sous mes doigts

Sut vous redire quelquefois

Ce que mon cœur savait m’apprendre.

Aux douceurs de votre sommeil

Je joindrai celles du mensonge ;

Moi-même, sous les traits d’un songe,

Je causerai votre réveil.

Charmes nus, fraîcheur du bel âge,

Contours parfaits, grâce, embonpoint,

Je verrai tout : mais quel dommage !

Les morts ne ressuscitent point.

 

Poésies érotiques, livre I, (édition 1808)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A la Réunion, il y a une rue Parny (et une rue Bertin) à Saint-Denis, une à saint-Paul, une à Saint-Pierre, une à la Possession, une au Port et sans doute dans d'autres localités. Il y a une école primaire Evariste Parny à la Possession, il y a un lycée Evariste Parny à Saint-Paul. Mais j'ai bien l'impression qu'il n'y a aucun établissement scolaire en métropole. Cependant, il y a au moins une avenue Evariste Parny à Beauchamp (Val d'Oise 95250), merci à Thierry M pour l'info !

 

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Le Tampon (terrain fleuri)

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Published by - dans parny
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commentaires

Nicolas 24/11/2009 11:53


Pour moi Evariste de Parny est un poéte MINEUR !!!
Il n'est pas connu et ne le sera jamais...
Mais vous pouvez toujours essayé :)