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3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 16:47

Un article du Monde d'aujourd'hui rassemble une série de témoignages de malgaches sur leur pays. Comme il dit mieux que je ne ferais le naufrage auquel j'assiste depuis 2009, je me tais et je le copie-colle ci-dessous. Tout est vrai. Ceux qui ne sont pas venus à Mada depuis 3 ans ne peuvent pas se représenter l'ampleur de la catastrophe. Plus une semaine ne se passe depuis mon retour en mars sans que j'apprenne par sms ou mail un meurtre ou un cambriolage.

Je fais précéder l'article daté du 3 août 2012, d'un autre de juillet 2011, qui était déjà tout aussi crédible et désespérant.

 

Madagascar, la course à l'abîme ?
par Patrick rajoelina, MADAGASCAR
28.07.11
http://www.lemonde.fr/idees/chronique/2011/07/29/madagascar-la-course-a-l-abime_1553875_3232.html
Depuis de trop nombreuses années, la Grande île est plongée dans des crises politiques à répétition dont on ne voit pas l’issue, sinon un chaos rampant de la société malgache.

La démission de Marc Ravalomanana, le 17 mars 2009 et l’accession de Andry Rajoelina à la présidence de la Haute Autorité de la Transition, ont des conséquences terribles sur la vie quotidienne des Malgaches à qui l’on promet depuis plus de deux ans l’organisation d’élections démocratiques.

La situation institutionnelle de Madagascar n’améliore pas, loin s’en faut, la situation économique et sociale des Malgaches dont beaucoup vivent dans un total dénuement et une véritable détresse morale.

Selon l’ONU, plus de 70 % de la population vit actuellement dans des bidonvilles.

Madagascar, toujours selon l’ONU, fait partie des trois pays les plus pauvres du monde, au côté d’Haïti (en proie à des catastrophes naturelles incessantes) et de l’Afghanistan (où ont lieu des conflits armés, depuis plus de trente ans maintenant).

Enfin, dans le sud de la Grande île, la famine touche près de 800.000 malgaches… à l’indifférence générale, surtout celle de certains politiciens malgaches qui, comme l’évoque un diplomate occidental, « agissent au-dessus des lois ou s’en exemptent » et protègent leurs « intérêts personnels ou claniques qui prennent souvent le pas sur les intérêts généraux ».

Les grandes puissances, toujours promptes à venir en aide à des pays particulièrement médiatiques (comme actuellement en Libye, où ils ont reconnu le « Conseil national de Transition », ou la Somalie où, rappelons-le, de nombreux Occidentaux sont retenus en otages), ont désormais l’impérieux devoir de venir à la rescousse du peuple de Madagascar.

Une population livrée depuis trop d’années à la kleptocratie institutionnalisée et au tourbillon des crises politiques qui n’apportent rien à l’avancée démocratique.

En 2012, il sera trop tard, car les principaux pays de la planète seront en élections générales ou en campagne électorale (États-Unis, Russie, Chine, France, Allemagne, Espagne…). Ils auront évidemment d’autres soucis que celui de se pencher sur le « cas Madagascar »… qui lasse déjà les pays et organisations internationales limitrophes de Madagascar (Union africaine, SADC, OIF…) !

Mais quelle que soit l’importance que l’on puisse accorder à l’économie et au social, l’amélioration globale du pays nécessite une solution politique.

Celle-ci passe obligatoirement par l’organisation d’élections libres, démocratiques, équitables, transparentes et loyales. Quoiqu’imparfaites, les conditions permettant d’atteindre cet objectif d’élections générales sont aujourd’hui réunies.

Depuis de nombreux mois, en effet, la Communauté internationale a accompagné l’ensemble des acteurs politiques Malgaches pour leur permettre de conclure des accords et dresser des feuilles de routes favorables à une dynamique démocratique de refondation d’un ordre constitutionnel nouveau.

En outre, une constitution a été élaborée dans un esprit d’ouverture aux citoyens et aux acteurs politiques Malgaches qui le souhaitaient. Elle a été adoptée par référendum le 17 novembre 2010 en obtenant plus de 70 % de oui et avec un taux de participation supérieur à 50 % des inscrits. Ce résultat donne une légitimité incontestable à cette constitution, d’autant que le taux de participation des malgaches se révèle largement supérieur à la moyenne de ce type de votation en droit comparé des référendums dans le monde.

La dernière feuille de route approuvée par la SADC à Sandton, en Afrique du Sud, les 11 et 12 juin 2011, acceptée par le Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine pendant sa session des 6 au 12 juillet 2011, rassemble suffisamment d’éléments pour permettre à tous les acteurs de bonne foi et soucieux de l’intérêt du peuple Malgache de sortir par le haut d’une crise qui n’a que trop duré.

Il est temps en effet de réconcilier les Malgaches avec eux-mêmes ! Il est temps de se rassembler et de panser les plaies des blessures causées par plusieurs décennies de changements de pouvoir par la rue et accidentées de transitions incertaines.

Il est temps de donner toutes ses chances à l’économie malgache d’exploiter ses énormes potentialités, notamment agricoles, maritimes et minières, dans le souci toujours affiché de l’intérêt général.

Il est temps d’engager enfin un processus de progrès social pour le bien d’un peuple majoritairement jeune qui a suffisamment souffert.

Il est temps de permettre à Madagascar d’entrer pleinement dans le 21e siècle, ce siècle fait d’interaction globale des cultures, des civilisations et des économies.

Par sa géographie, son histoire, sa population et ses ressources naturelles, Madagascar possède tous les atouts pour réussir.

Encore faut-il aujourd’hui nous éloigner de l’abîme qui nous guette en choisissant le sursaut plutôt que l’immobilisme, c’est-à-dire éviter le naufrage ! 


Madagascar : les répercussions quotidiennes de la crise politique
Le Monde.fr | 03.08.2012 à 15h17 •
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/08/03/corruption-insecurite-et-inflation-les-repercussions-de-la-crise-politique-dans-le-quotidien-des-malgaches_1742054_3212.html


  "Aucune promesse n'a été tenue", par Rakotoarinia R.

Aucune promesse n'a été tenue, si ce n'est un changement radical de régime. Radical de manière négative, car des dizaines de milliers d'emplois ont été perdus, une grande partie de la classe moyenne s'étant profondément appauvrie. Une armée sujette à de nombreuses mutineries (2009, 2010, 2011, et tout récemment, la mutinerie "auto-orchestrée" de juillet 2012). Auparavant "bon élève de la banque mondiale et du FMI", et bénéficiant de nombreuses aides au développement, Madagascar est devenue en trois ans, l'un des [trois] pays les plus pauvres du monde. Le journalisme est devenu une activité à risque, lorsqu'il est question de critiquer les promesses non tenues du régime en place (délestage de matériel audiovisuel). Il y a encore beaucoup de choses à dire, car ce régime anticonstitutionnel qui dure depuis près de quatre ans a causé le plus grand nombre de mécontents chez les Malgaches.

    Une chute de tous les indicateurs, par Andrianirina, doctorant en science politique à Antananarivo

Andry Rajoelina avait manipulé trois thèmes populistes pour justifier son coup d'Etat : la lutte pour la démocratie, le combat pour la bonne gouvernance et la revendication d'une liberté d'entreprendre. Au premier trimestre 2009, ces promesses avaient séduit une frange de la population. Mais trois ans et demi après, les chiffres et les faits attestent de la désillusion, du moins pour ceux qui avaient eu la naïveté de croire en ces promesses. Depuis 2009, Madagascar a chuté dans tous les indicateurs relatifs au développement et à la démocratie. Les journaux font régulièrement état de cas de banditisme impliquant des membres des forces de l'ordre, de tentatives d'extorsion de fonds ou de l'explosion du trafic de bois précieux.

La corruption et l'insécurité sont en croissance exponentielle, l'indiscipline prend racine dans l'armée et l'incivisme dans la population. Depuis le début de la crise, 900 000 enfants sont déscolarisés (PDF) (Unicef), 336 000 emplois directs ont été perdus (BIT), et 56 % de la population vit sous le seuil de pauvreté extrême (Banque mondiale). Derrière ces chiffres impersonnels, ce sont des difficultés quotidiennes pour de plus en plus de Malgaches, qui ont de plus en plus de mal à payer leurs loyers, rembourser leurs prêts bancaires, se soigner correctement, manger plus d'une fois par jour ou envoyer leurs enfants à l'école. Un documentaire aligne des témoignages recueillis dans tout le pays.

    Inflation dans tous les secteurs, par Tsikoto

Franchement, ma vie se détériore, car l'inflation se fait sentir dans tous les secteurs, à savoir le prix des produits de première nécessité (PPN). De plus, le prix du carburant qui va encore augmenter ce mois-ci aura une lourde conséquence sur la vie des Malgaches. Au sein de la société où je travaille, on m'annonce la restriction budgétaire, car l'entreprise est en difficulté et les salariés qui ne respectent pas les consignes seraient au chômage. (...)

    Un appauvrissement massif, par Stéphane A.

Je suis né à Madagascar et comme beaucoup, je l'ai quitté après l'une des nombreuses crises. Installé à La Réunion, j'y effectue plusieurs séjours par an, tout en gardant du recul. La première constatation est un appauvrissement massif depuis trois ans. Les rues sont envahies de marchands ambulants, des familles entières, qui travaillaient auparavant dans les usines textiles fermées avec la crise. La mendicité est redevenue omniprésente. Les bâtiments publics, routes et transports collectifs tombent dans un état pitoyable. La corruption est partout, alors qu'elle s'était raréfiée avant le coup d'Etat. A la douane, lors des contrôles routiers, lors des demandes de documents administratifs, à l'hôpital... C'est redevenu la normalité.

L'insécurité est permanente. Les récits de cambriolage par des groupes lourdement armés sont quotidiens et la nuit, les maisons sont totalement barricadées. Sous Ravalomanana, la situation n'était pas extraordinaire et il est devenu un prédateur économique lors de son deuxième mandat. Cependant, à tout prendre, la situation des Malgaches était la meilleure en cinquante ans d'indépendance : jamais autant de routes n'ont été réhabilitées, de centre de santé, construits, d'enfants, scolarisés. Des guichets fonciers ont été installés dans chaque village pour sécuriser les terres et les récoltes des paysans. L'armée a été affectée à des travaux de développement et de lutte anti-acridienne... Finalement, un paradis relatif, quand on connaît l'enfer actuel.

    Une société à la dérive, par Hery Frédéric R.

Depuis 2009, je vis entre Madagascar et la France, où je réside habituellement. Cependant, je passe, pour des raisons professionnelles, plusieurs jours par mois à Madagascar. Mon premier constat est qu'au cours de ces trois années, la corruption a connu un bond phénoménal. Les organismes de lutte contre la corruption – Bianco (Bureau indépendant anticorruption), Samifin et le parquet – ont cessé de faire peur. Pis, certaines personnes, sanctionnées sous l'ancien régime, ont été récupérées, après avoir fait allégeance au nouveau, ce qui supprime tout effet dissuasif de la peine. Les services administratifs ont également vu s'évanouir leurs fonds de fonctionnement. Aussi, l'usager qui veut voir son dossier avancer est-il obligé de mettre beaucoup "d'huile" dans les rouages. Beaucoup plus qu'auparavant.

Mon deuxième constat est la fragilisation à grande vitesse des liens sociaux. De nombreuses entreprises ont fermé. Il ne se passe pas un mois sans qu'on entende que tel ou tel proche a perdu son emploi. Solidarité familiale oblige, les siens ne sont pas laissés à leur triste sort. Mais cette solidarité est en train de franchir ses limites économiques. [...]

    Une crise qui participe à la fuite des cerveaux, par LAM, 28 ans

Je suis un jeune Malgache arrivé en France il y a dix ans. Diplôme en poche de bac + 6 à l'Essec (Ecole de commerce à Paris), j'ai décidé en 2008 de retourner à Madagascar pour participer au développement de mon pays. Malheureusement, après la crise, les perspectives d'embauche dans des sociétés sont tombées à l'eau avec les grands projets qui étaient dans les cartons. Depuis, les investissements se sont taris, les investisseurs fuient cette instabilité chronique.

C'est triste, mais il n'y a pas eu de changement, au contraire même, les choses se sont aggravées avec cette corruption qui s'est installée au cœur de "l'Etat" – s'il existe encore – tout comme le pire des affairismes (trafic de bois, d'armes, etc.). Aujourd'hui, mes amis qui voulaient entreprendre sont écœurés. Beaucoup ne veulent plus rentrer. Au-delà même de l'instabilité politique, on ne reconnaît plus le pays, ses valeurs ancestrales de respect sont piétinées. Alors quand on me parle de fuite des cerveaux, je baisse la tête avec fatalité, mais au fond de moi j'enrage, car j'ai envie d'un vrai changement, pas celui par la force et les armes...

    Une presse malmenée, par Mark A.

Depuis l'arrivée de l'ancien maire de la capitale (un ex-DJ), le pouvoir de la presse est devenu lamentable. En effet, les journalistes malgaches sont soit des fonctionnaires, soit issus des journaux d'un groupe appartenant à un patronat proche du régime. Donc leur analyse sont biaisées parce qu'il "faut plaire à celui qui nous donne notre pain quotidien". Des militaires osent violer des stations privés pour "intimider" les journalistes.

    La situation des étudiants, par Antsa R.

Pour tout dire, la vie ne cesse de se détériorer à vue d'œil. A titre personnel, je ne suis pas touché de plein fouet, même si la crise a touché tous les Malgaches, notamment ceux qui travaillent. Bien sûr, la situation pourrait être pire, mais l'on oublie que cela est surtout causé par l'instinct de survie et la débrouillardise des Malgaches. Le plus dramatique est la situation des lycéens et des étudiants en fac, car l'on n'est jamais sûr de pouvoir travailler demain à cause des grèves et émeutes. (...)

Le régime d'Andry Rajoelina, pour ma part, fait exactement ce que j'attendais de lui, à savoir tout de travers. Bien sûr, il doit bien amadouer l'armée qui l'a installé au pouvoir. Au détriment du prix du carburant ou encore du prix des PPN, du riz, et surtout de la viande. Il n'est pas rare d'entendre s'écrier en entendant le prix du kilo de riz : "Mais pourquoi les gens ne se décident pas encore à descendre dans la rue ?" ou encore "Andry Rajoelina sera bientôt chassé du pouvoir comme il y est parvenu". Le Malgache est au bord de l'explosion.

    Un "président" jamais élu, par Nirin

J'ai vécu le temps de Ratsiraka, Zafy Albert, Ravalomanana et maintenant Andry Rajoelina. Vous me pardonnez, mais je n'appellerai jamais ce dernier "président", puisque personne ne l'a élu. (...) Depuis 2009, Madagascar vit dans l'anarchie totale. le peuple s'appauvrit de jour en jour, les dahalos [voleurs de bétail] n'arrêtent pas de faire mal à nos paysans là-bas dans nos brousses, tandis que les "militaires" sont restés à Tana pour semer la répression au cas où les opposants du pouvoir oseraient sortir dans la rue pour faire entendre leur voix. Andry Rajoelina a bluffé tout le monde (ses partisans) en 2009 en disant qu'il allait délivrer les Malagasy de la dictature (s'il y en avait), qu'il allait suivre de près le prix des PPN et que tout le monde allait pouvoir acheter l'huile à 2 500 ariarys le litre, le riz à 500 ariarys le kilo et tant d'autres encore... Actuellement, rien de tout ça n'a été fait. (...)

    Exploitation des ressources naturelles, par Vonihanta R.

Depuis février 2012, je ne vis plus à Madagascar, mais j'y vais encore régulièrement pour mes travaux de recherche. C'est encore plus dur de faire le parallèle entre ce que vivent les citoyens d'un autre pays et ce que nous, Malgaches, nous devons subir au quotidien. Déjà que le droit d'avoir notre mot à dire sur la vie politique nous a été retiré par ce coup d'Etat de mars 2009, mais depuis, on vit avec le sentiment d'impuissance au quotidien. Nos forêts se font piller pour leur bois de rose, on n'y peut rien, des contrats d'exploitation minière se concluent avec des entreprises étrangères, on l'apprend dans les médias étrangers et on n'a rien à dire. Bien sûr, le pillage de nos ressources naturelles et minières a existé bien avant cette crise politique, mais voir l'ampleur que ça a pris depuis 2009 est tout simplement révoltant.

On vit dans un pays sans lois, sans autorités : un magistrat se fait tuer par les policiers pour avoir condamné un des leurs impliqué dans des affaires de vols, les Dahalo défient et narguent les militaires... Et cette insécurité permanente : dans les rues de Tana [Antananarivo] il vaut mieux éviter de porter tout objet qui puisse attirer l'attention, rouler les vitres fermées et les portières verrouillées pour éviter de se faire agresser dans les embouteillages. On en devient paranoïaque. Quant à l'actualité politique, je suis complètement dégoûtée et je ne la suis plus, à force d'être gavée de ce simulacre politique digne d'un mauvais film de série B.

 

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