littérature hors océan indien

Mardi 14 septembre 2010 2 14 /09 /Sep /2010 17:11

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Le 16 avril dernier, j’ai accompagné ma classe de seconde à la nouvelle Bibliothèque Départementale de Saint-Denis inaugurée le 18 décembre 2009. Il s’agissait de découvrir les missions d’une bibliothèque moderne et aussi de rencontrer un écrivain, en l’occurrence un poète-dramaturge haïtien Guy-Régis Junior. (http://www.lehman.edu/ile.en.ile/paroles/regis.html) Les élèves ont d'abord dialogué 1h30 avec lui. Un échange passionnant sur le métier d'écrivain, l'inspiration, la mise en scène, la poésie, Haïti aujourd'hui, la créolité, la vie d'un artiste en résidence. Non seulement ils avaient lu des textes de lui avant, ils s’étaient même frottés à l’écriture d’une nouvelle, mais Guy-Régis Junior les a mis à l’aise, a répondu avec humour, attention et générosité à toutes leurs questions. Les élèves ont ensuite découvert les rayonnages de la BDR et ses contraintes (humidité, mesures empêchant les changements thermiques, pénombre), la Bibliothèque du Museum, le Museum et un parcours photographique dans le Jardin de l’Etat avec François-Louis Athenas.

Je copie-colle ci-dessous ma prise de notes pour les curieux. J’y ajoute le poème « Atteint » que les élèves avaient étudié avant de rencontrer GRJ.

Une des choses les plus intéressantes, c’est de pressentir ce qu’on savait mais qu’on était en train d’oublier : ceux qui ont le droit à une véritable instruction dans le monde actuel, représentent environ 10% de la population mondiale. GRJ explique qu’il s’est extrait miraculeusement de la misère. Pour quelques élèves, c’est l’électro-choc, la prise de conscience. Pour d’autres, c’est trop tard. Trompés par la vie facile, condamnés à rester immatures, ils n'auront jamais conscience d'être nés du bon côté dans un monde inégalitaire, un monde en morceaux. Peu leur importe si en Haïti, comme à Madagascar, aujourd’hui en 2010, un enfant sur deux seulement pourra apprendre à lire. 

Ce contexte donne un poids particulier à cette phrase de GRJ : « j’appartiens à une génération qui avait une scolarité intermittente, un mois le prof venait, un mois le prof ne venait plus ; ça paraît rigolo comme ça, mais il fallait une vraie volonté pour réussir sa scolarité car tu ne peux pas faire tout le programme tout seul […] il faudrait que vous ayez conscience de la chance que vous avez »

Dans mon ancien blog, j’ai expliqué hier soir pourquoi j’ai l’impression d’avoir quitté l’Education Nationale à un moment où elle est dans un triste état : (s') instruire aujourd'hui  http://emoidesmots.blogspot.com/

 

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carte de la Réunion datant de 1545

 

Rencontre élèves - GRJ

 

Pourquoi avoir écrit « Atteint » ?

Quand tu reçois une balle normalement tu sues tu as chaud beaucoup de noirs ont été victimes de ça

qu’est-ce que j’ai, qu’est-ce que j’ai,

quelles questions on se pose quand on est dans une situation pareille ?

j’ai assisté souvent à des fusillades dans mon pays ; rien qu’au sifflement d’une balle, je sais reconnaître de quelle arme il s’agit sans me tromper.

 

j’ai 36 ans

 

j’écris à partir de l’indignation, j’écris avec mon âme, j’écris pour ne pas devenir un kidnapper, un voleur, un dealer car j’ai été élevé dans un quartier…. Sur 100, je ne crois pas qu’il y en ait 10 qui ont été sauvés, moi j’ai eu de la chance, j’en profite et je continue ; par « sauvés » je veux dire devenir quelqu’un qui vous parle comme moi de littérature et d’histoire 

 

différence créole rényoné et créole haïtien : c’est du français au départ ; après oui il y a des différences ; dans le créole haïtien il y a des mots espagnols, indiens etc

 

en Haïti, il y a beaucoup d’écrivains

en musique, j’aime John Cage (musique sérielle, musique où s’introduit le hasard)

 

écrivains : on vit des droits qu’on touche sur les livres qu’on publie, environ 10 à 12% de la recette et de la vente

je vis de ce que j’aime, par passion, même le week-end je travaille

 

poème préféré : « Le Dormeur du val »

poètes préférés : Rimbaud, Saint-John Perse, Aimé Césaire

pièce de théâtre préférée : Dans la solitude des champs de coton (1985) de Bernard-Marie Koltès à cause du deal comme moteur d’une rencontre

 

j’appartiens à une génération qui avait une scolarité intermittente, un mois le prof venait, un mois le prof ne venait plus ; ça paraît rigolo comme ça, mais il fallait une vraie volonté pour réussir sa scolarité car tu ne peux pas faire tout le programme tout seul

pour ma fille je paie 1000 euros chaque trimestre pour ses frais de scolarité, sans compter les autres dépenses scolaires

il faudrait que vous ayez conscience de la chance que vous avez

 

en Haïti, la plupart des écoles sont privées

déçu par mon école privée, je suis allé dans une école publique

mais, pour ne prendre qu’un seul exemple, la prof de biologie n’a fait qu’un cours au premier trimestre et il portait sur les os ; au 2è trimestre, idem, un seul cours, sur les os ; au 3è idem

alors on allait à la bibliothèque pour se former par nous-mêmes

les plus intelligents en tout cas

pour réussir, il faut compter sur soi

puis je suis retourné dans une école privée

 

je ne fais pas qu’écrire du théâtre

je fais aussi de la mise en scène et des traductions

 

part de l’autobiographique ?

oui dans Le Père, août 2009

Cette pièce parle de la fascination qu’exercent les USA sur les pères haïtiens. Ils partent en principe pour faire fortune et revenir. Mais souvent le père ne rentre jamais. Dans ma pièce, il meurt et toute la famille attend son cercueil à Port au Prince. Dans ma vie personnelle, mon père (qui n’est pas mort) est parti quand j’avais 12 ans. Quand je l’ai revu, il avait 30 ans. 

 

Vous servez-vous d’un ordinateur ? oui ; mais il a un inconvénient : on ne voit plus les ratures, les brouillons, les états successifs d’un texte ; François-Louis Athénas regrette la beauté perdue des manuscrits ; sur nos tables en bois, il y a 40 ans, on avait des porte-plumes et des plumes en acier

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     Atteint

        Inquiétant. Ça devient inquiétant.
        Comment, pourquoi inquiétant ?
        De n'avoir jusqu'à présent pas été atteint.
        Atteint. Atteint de quoi ?
        D'une balle.
        De quoi ?
        D'une balle.
        Tu sais, un projectile qui court...

il court, il court et il rentre ; il court, il court, il court, il ravage ; il court, il court tout ravager ; il ravage tes muscles, tes os ; il court, il rentre et tout ravage en toi ; tu ne le sens pas qui court ; c'est le feu en toi ; cette chose brûle tout en toi, et toute cette chaleur qui monte subitement, tout ça, tout ça te bouleverse, tout ça, tu ne comprends pas ; tu ne penses même pas à comprendre, tu n'es pas habitué, tu parles, personne n'est habitué à cette chose-là, mais elle est là, là, rigide, tenace, téméraire ; elle arrête même de courir pour bien se loger dans un de tes muscles ; elle est même faite pour être logée en toi, dedans toi, oui, pense ; pense à ça, pense que c'est normal qu'elle se fiche dedans, dedans l'un de tes organes, pense, pense, vas-y, mais tu ne peux ; bien qu'elle soit là dans toi, tu ne peux pas, même ça, tu ne le peux pas, penser, la chose, la vérité de cette chose, elle est là, plantée dans ton corps même, elle l'est, oui, oui, oui, dedans même, elle s'installe, elle s'incruste, elle se plante, mais vas-y, défends-toi, défie-la, ose la défier, cette chose-là ; cette chose, à la vérité, elle finira en arrêtant de courir par t'arrêter toi-même ; toi, oui, toi-même ; les gens courent vite te transporter, tu saignes, tu perds ton liquide ; ça dégouline, ta sueur, ta morve, tout ton sang tu le vois se verser ; ça te bouleverse, et toi, pour l'instant, ce n'est pas ce qui compte, ce n'est pas ce qui compte pour toi, d'être bouleversé ; tu ne penses pas ; tu ne peux pas, tant que ça coule, tant que ça dégouline ; les gens sont bouleversés ; les gens, ceux qui te transportent, ils ne peuvent pas, ils n'osent pas te regarder ; mais pour l'instant, une fois de plus, ce n'est pas ce qui compte ; pour toi, ce n'est pas ce qui compte vraiment ; les gens et toi vous ne pouvez même vous regarder, même pas ; vos yeux expriment déjà une trop grande désolation ; une grande désolation s'abat sur vous, sur eux, sur les gens ; s'abat sur eux, sur tout le pays ; une grande désolation s'abat sur tout pour tous nous ravager ; pense, vas-y, pense ; je te défie de penser ; impossible pour l'instant ; ça, ça ne compte pas ; même les gens ne comptent pas pour toi ; même les gens, même le quartier, même la ville, même le pays tout entier ne compte pas ; pour l'instant ce qui compte vraiment pour toi c'est d'être sauvé ;  tu les effaces les gens, malgré leurs yeux éteints par la désolation, tu les effaces, tu les éteins ; toi, tu voudrais être sauvé, tu voudrais garder ton souffle, respirer, respirer, respirer, encore, encore, respirer, vivre, voir, encore, encore, respirer, entendre, vivre, pouvoir encore bouger, respirer, respirer, vivre, exister, exister encore, être encore, être en vie ; malgré eux, les gens, malgré tout, malgré nous tous, être encore capable de bouger ; pense, vas-y, pense, pense à pourquoi tu tiens tant à respirer encore ; pense, pense, pense ; non, tu ne sais même pas trop pourquoi tu voudrais continuer à respirer, à durer, à continuer à faire bouger ce corps qui finalement sera toujours cible dans cette ville, dans ce pays, où tout est déjà cible ; les murs, les fils électriques, les pylônes électriques, les gens, les femmes, les enfants, les militaires, les lâches, les braves, les défenseurs, les défendus, les policiers, les protecteurs, les protégés, les assaillants eux-mêmes, les murs, les fils électriques, les pylônes électriques, les gens encore, les femmes encore, les gosses encore, les assaillants encore eux-mêmes, les policiers encore, leurs bras encore, leurs mains encore, leurs ventres encore, leurs têtes encore ; pense, vas-y ; non, ce n'est pas bien d'être une cible, quoi que l'on fasse, qui que l'on soit, de quelque nature que l'on soit ; non, pas tentant du tout ; mais, pour l'instant, toujours et toujours, ce n'est pas ce qui compte pour toi ; pour toi, non, toujours pas ; toi, tu voudrais vivre ; tu voudrais respirer, respirer, encore, encore, encore, garder ton souffle, entendre, voir, toucher, respirer, encore, encore, voir, entendre, respirer, respirer, respirer encore, encore ; que la ville meure, que le pays se carbonise, s'enterre, s'incinère ; que le pays se carbonise, s'enterre, s'incinère ; que le pays se carbonise, s'enterre, s'incinère ; toi, tu veux planter ton mât, ton digne étendard d'homme ; toi, tu veux vivre ; pourquoi, mais pourquoi tu voudrais vivre, planter ton mât, ton digne étendard d'homme, ce pays encore se carbonise, s'enterre, s'incinère ; se carbonise, s'enterre, s'incinère ; se carbonise, s'enterre, s'incinère ; mais pourquoi, mais pourquoi, mais pourquoi pendant que toi tu voudrais vivre, respirer, ce pays se carbonise, s'enterre, s'incinère ; pourquoi mais pourquoi, mais pourquoi ce pays, mais pourquoi ce pays, mais pourquoi, mais pourquoi, mais pourquoi... ce pays...


        Arrête.
        Arrête de penser.
        Oublie. Dors.
        Il est minuit dehors.
        Oublie. Dors.
        Referme à nouveau les yeux. Referme-les.
        Dors. Dors.
        Tranquillement.
       
 Guy Junior Régis 2008

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Samedi 3 avril 2010 6 03 /04 /Avr /2010 20:25

En 1974, il se trouve que j'ai écrit dans la moiteur de l'extrême orient (Malaisie, Java, Bali, nord Thaïlande) des textes qui tournaient tournaient dans leur support, sans ponctuation ni majuscules et se faisaient autant calligrammes que poèmes. Je n'ai plus ces textes, nombreux, postés vers celle avec qui j'ai été marié ensuite 4 ans. Mais ils venaient d'une inspiratrice : Sophie Podolski.

http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=918

Je la lisais à chaque livraison de Tel Quel en 1971 et 1972

Je sais bien que c'est mal vu aujourd'hui d'avoir été maoïste mais j'assume, je l'ai été quelques mois en 1972 (merci à Andrée Barret, Jacques Henric, Guy Scarpetta ("toi, je te revois"), merci à l'Hôtel du phare de Belle Isle en mer à Sauzon)

jusqu'à une époque récente, il était impossible de trouver quoi que ce soit sur Sophie

ce soir, je découvre que Google propose plusieurs documents d'où mon émotion

 

Sophie a écrit à Philippe Sollers avant de se suicider en décembre 1974 à 21 ans, c'est son style qui m'a bouleversé

je venais d'avoir 25 ans

 

Bruxelles

Le 29 novembre 1972

phillip Solers,

Je vous jette des grands signes de loin en patin a roulettes. toute petite verte glissant sur le plafond en criant il flotte le monde etc... arrivée à côté de vous vous me racontez l’étrange aventure. nous décidons d’aller la trouver dans la crique ou elle se repose de la magnifiquence de ses derniers trajets. nous rions tous aspiré par la gluante fraîcheur du fumier orduriel. (haletera un long spasme qui nous donne le sommeil). une nourrice explique notre oubli en carré noir. l’éttouffement soudain s’empare de la gorge et nous maintient siddéré sur un thème de magie noire où il y a victoire. Je ne crois pas que demain il faudra acheter ou ne pas acheter du pain ou autre chose. heu... c’est équivoque ceux qui parle du savoir savent connaître le savoir comme une methode énergique motrice. Je suis un merle parleur. je suis une flaque d’huile. Je suis un enfant assis par terre qui attend une recompense. tu as vu des cerveaux les uns dans les autres. c’est vrai qu’ils crient ? l’escadron déboutonné des chats sur l’échelle se rendent chez moi. nous irons à la chorale des chameaux bouddhistes qui se rendent sur le bateau des naufragés de la névrose des blancs dégénérés. (nous ne sommes jamais que les assistants du vide). Je veux voir que nous sommes aucun mais au moins nous sommes deux chacun dans la ligne qui nous rejoint en nous internant deux dans chacun aussi Bien qu’autant deux dans aucun

AMICALEMENT

Sophie
http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=918#section3
« Les cheveux du soleil sont nos mains aussi.
L’écriture pompiérise tout signe alarme continue. Lettre à tous les mondes. Vous êtes tous des cons - ou bien vous êtes pas défoncés ou vous flipez comme des cons - parce que c’est ici une planète de cons qu’on comprendra jamais et on y comprend rien à rien. »

« RENDEZ LES COULEURS — LES VOYAGES QUE VOUS AVEZ PRIS !
Ils veulent que je prenne le temps de CREVER — Donc je suis une crevure noble — pas un épistolaire du siècle
rue de l’ancienne comédie... »

Sophie Podolski,
Le Pays où tout est permis, 1973
(premières lignes et derniers mots).

 

chacun comprendra qu'il y a du Rimbaud dans ces lignes

Sophie avait trop d'avance sur nous

et ça me bouleverse

JC

 

http://books.google.fr/books?id=NlYqut4rJQMC&pg=PA475&lpg=PA475&dq=sophie+Podolski+le+pays+o%F9+tout+est+permis&source=bl&ots=rJKWffYBm1&sig=NdSs0cUJVC_sd-LhJV4SqiERJ6o&hl=fr&ei=vjq5SvnuIpOsjAepuOn_BQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=7#v=onepage&q=sophie%20Podolski%20le%20pays%20o%C3%B9%20tout%20est%20permis&f=false

 

 

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Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 18:13

Compte rendu

Antonio Lobo Antunes : "Un livre est comme un organisme vivant"

LE MONDE | 05.10.09



Au début, je faisais des plans très détaillés, ce qui m'ôtait toute la surprise du livre parce que je savais déjà qui était le criminel. Et puis, je n'étais pas content parce que je ne voulais pas raconter des histoires. Je voulais autre chose. Un livre est comme un organisme vivant, il a ses propres lois. (...)

http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/10/05/antonio-lobo-antunes-un-livre-est-comme-un-organisme-vivant_1249463_3260.html

 

Quelquefois, quand on est couché, quand on est dans cette sorte de phase crépusculaire, entre le sommeil et la veille, on a la sensation d'avoir découvert le secret du monde et de la vie. Et comme on a conscience qu'on est presque endormi, on essaie de se réveiller pour ramener ce secret à la surface. Mais quand on est réveillé, on n'a plus rien. Je me demandais comment avoir cela, écrire dans cette sorte d'état second où vous avez la sensation d'avoir accès à des choses auxquelles vous n'avez pas accès quand vous êtes totalement réveillé. Et j'ai compris que si j'étais très fatigué, j'aurais tout cela : il faut que mes mécanismes logiques soient relâchés, que la police politique intérieure qui vous interdit de penser d'une façon non cartésienne, rationnelle, etc. cède le pas à une autre logique, celle des émotions.

Je n'ai jamais de plan. Pour ce livre-là, Je ne t'ai pas vu hier dans Babylone, j'avais seulement dans la tête une question qui me persécutait depuis très longtemps, depuis que je suis enfant : comment la nuit se transforme-t-elle en matin ? Quand j'étais petit, j'allais me coucher, et tout de suite, c'était le matin, il y avait du soleil à la fenêtre. Qu'est-ce qui s'était passé pendant ce laps de temps ? Cela m'intriguait toujours. C'était la seule idée que j'avais pour le livre. Je voulais comprendre comment la nuit se transforme en matin. Mais je n'arrivais pas à commencer le livre, il fallait un déclic.

J'habite dans un quartier au centre de Lisbonne, qui ressemble à une petite province avec des merceries, des boulangeries, des couturières et des petits bistrots. Comme je vis seul, je mange dans un de ces petits bistrots. Une très vieille actrice, âgée d'environ 90 ans, dîne toujours toute seule dans ce bistrot. Elle arrive seule et s'habille pour aller dîner. Elle porte des robes en soie, des boucles d'oreilles, des bagues et elle va se faire coiffer chez des coiffeurs de quartier, qui font des choses assez moches. Elle a donc une sorte d'armure, un casque de cheveux très blancs autour de son visage. Un jour, je me suis approché d'elle et je lui ai dit : vous avez un si beau sourire, madame. Elle a baissé la tête - c'était très curieux, elle était en train de manger -, elle a cherché son rouge à lèvres (il fait le geste de se passer le bâton de rouge sur la bouche) et elle a levé les yeux et m'a souri. C'était la première fois que j'ai vu un sourire à l'intérieur d'une larme. Je ne savais pas qu'il pouvait y avoir des sourires à l'intérieur des larmes. C'était le déclic et j'ai commencé le livre. Il n'y avait aucune décision intellectuelle ou rationnelle, c'était purement émotionnel. Ce sourire de vieille dame a tout déclenché. Car en même temps, il éclatait de jeunesse. Soudain, elle n'avait pas de rides, une jeune fille droite avec des yeux très émus. Elle avait 18 ans, elle était beaucoup plus jeune que moi. (...)

Pendant que j'écrivais, j'avais tout le temps dans la tête l'impression que j'écrivais pour son sourire et pour son immense solitude. Le patron du bistrot m'a dit : "Ah, vous savez, elle se couche toujours à 3 heures du matin, comme si elle travaillait encore au théâtre." Elle regardait la télé, elle lisait des revues. Elle continuait à vivre comme elle avait toujours vécu - elle avait été assez connue, mais ce n'était pas une grande actrice -, elle conservait les mêmes habitudes qu'avant. Et là, j'ai compris comment on peut vivre dans une immense dignité et en même temps avoir la soif de tendresse de cette femme-là, dans sa solitude. Et j'ai dit : "Maintenant, je peux écrire."


Je ne t'ai pas vu hier dans Babylone, Christian Bourgois, 572 p., 28 €.



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Mardi 11 août 2009 2 11 /08 /Août /2009 16:04

Le Grand Livre de la méchanceté, anthologie de Pierre Drachline, J'ai lu, 2006

 

Commentaire de l'éditeur : 1600 citations de personnalités contemporaines et historiques dont l'acidité réjouit. Hommes d'État, politiciens, écrivains, artistes et humoristes affûtent leurs piques et touchent leurs cibles en plein cœur. Pierre Drochline nous offre une invitation à ne plus se priver du bonheur de la méchanceté.

 

Petit florilège perso :

 

« Je préfère le méchant à l'imbécile, parce que l'imbécile ne se repose jamais » Alexandre Dumas

 

« Il y a des temps où l'on ne doit dispenser le mépris qu'avec économie à cause du grand nombre de nécessiteux » F-R de Chateaubriand

 

« Quand une femme se reconnaîtra dans sa photographie, j'enverrai un bouquet au pape » James Joyce

 

« Il existe une sorte d'homme toujours en avance sur ses excréments » René Char

 

« L'amour, c'est l'infini à portée des caniches » L-F Céline

 

« Dès qu'on sort dans la rue, à la vue des gens, extermination est le premier mot qui vient à l'esprit » Emil Cioran

 

« Pénélope était la dernière épreuve qu'Ulysse eut à subir à la fin de son voyage » Jean Cocteau

 

« Un peu d'embonpoint, un certain avachissement de la chair et de l'esprit, je ne sais quelle descente de la cervelle dans les fesses, ne messiéent pas à un haut fonctionnaire » Jules Romains

 

« Pour les ravigoter, on remonte les riches, à chaque dix ans, d'un cran dans la Légion d'Honneur comme un vieux nichon et les voilà occupés pendant dix ans encore » L-F Céline

 

« Toute mère, au bal, est un notaire déguisé » Léon Golzan

 

« En hommage aux victimes du football de Sheffield, le bombardement de Beyrouth a été suspendu pendant une heure »  Marcel Mariën

 

« Quand Zola regarde une mare à purin, il croit voir son armoire à glace » Jules Barbey d'Aurevilly

 

« Quel homme aurait été Balzac s'il eût su écrire ! » Flaubert

 

« Le Goncourt, c'est la seule distraction annuelle de ces vieux messieurs si heureux de recevoir enfin un coup de projecteur sur leur figure oubliée » Paul Morand

 

« Zola : Tant qu'il n'aura pas dépeint complètement un pot de chambre plein, il n'aura rien fait » V Hugo

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Dimanche 19 juillet 2009 7 19 /07 /Juil /2009 18:30
Luz Casal

Piensa en mi

1991
Bande originale du film de Pedro Almodovar, "Talons aiguilles".

 

Si tienes un hondo penar, piensa en mi
Si tienes ganas de llorar, piensa en mi
Ya ves que venero tu imagen divina
Tu parvula boca, que siendo tan nina
Me enseno a pecar

 

Piensa en mi cuando sufras,
Cuando llores, tambien piensa en mi,
Quando quièras quitarme la vida
No la quiero, para nada
Para nada me sirve sin ti

 


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