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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 20:02

Ce soir, Jupiter ne laissait voir que 2 satellites. La lune s’affiche toujours plus dodue de soir en soir, si bien qu’il faut se mettre en manuel et prendre la star au 1/1000 de seconde en raison de l’intensité lumineuse.



Joachim Du Bellay n’aurait pas désavoué ces deux poèmes d’exil.

 

Je suis d’ici et d’ailleurs

 

Entre ici et ailleurs

mon âme tangue

Ralé-poussé sans fin

D’un voilier qui cherche

Son port d’identité

 

Entre l’alizé et la mousson

Je joue

A pile ou face

Sur le kéraame de nos mémoires

Pour décoder nos racines

En errance

 

Dans mon ciel d’exil

Le cerf-volant multicolore

S’est mû en fier paille-en-queue

Et mon âme vavangue

Cherche le goût du ticou

 

Au cœur de mes ravines débridées

La mousson s’est frayé un ilet

Où chantent des sources-mères

Où se mêlent les murmures du pays-racines

 

Indianités, 1990

Idriss Issop-Banian

 

 

Qu’est apaisant l’exil

 

Le 26 octobre 1946

 

Qu’est apaisant l’exil, en la nuit tropicale,

assis sur la terrasse où la brise me tend

sa fraîcheur, les parfums exhalés des fleurs pâles,

et le bouquet lointain toujours évanescent

des étoiles… et je rêve aux continents perdus.

Là-bas un froid d’hiver a fait le ciel fragile

et l’espoir maladif d’un été disparu

enchante alors le cœur. Une coupe de neige

en silence effritée, enveloppe la ville.

Et qui ne cherche à fuir vers d’autres sortilèges ?

Est-ce l’exil ici ? A l’aurore j’ai fait

S’entrouvrir la corolle vierge du vanillier

Et j’ai vu dans le ciel d’un bleu frêle et parfait

Des vergers de letchis. Est-ce l’exil ici ?

 

La Croix du sud, 1985

Jean Albany

 

Comme vous ne trouverez pas grand-chose sur Jean Albany dans Wikipedia et que ses recueils de poèmes sont introuvables, je colle ici un article clicanoo de 2007 :

Jean Albany : Poète en créolie

CLICANOO.COM | Publié le 2 décembre 2007

On s’accorde à lui reconnaître le rôle d’initiateur de la modernité dans la poésie réunionnaise. Et, de ce fait, on ne peut plus l’oublier. Un poète, ça vit très très longtemps et le poète Jean Albany est toujours vivant. "Encore quelques lunes et je vais revenir", annonçait-il déjà. Il témoigne du renouveau de notre expression poétique.

Seul un biographe borné oserait affirmer que la vie de Jean Albany se termine le 26 octobre 1984", écrivait Daniel-Rolland Roche, dix ans après ce matin où la Réunion a appris avec émotion la disparition, survenue dans la nuit à 23h30 heure de Paris, de son poète. Oui, depuis, l’île n’a jamais oublié son fils : il est tout simplement parti en vavangue. Au cimetière de la Saline, peut-être que "(son) pauvre corps, fatigué de la nuit, sur la planche de chêne rugueuse d’ennui, a retrouvé repos, douceur et bon chemin", aux côtés de son père (parti sept mois avant lui) et de son aînée Raymonde. La Saline, village au "ciel indien"... Une de ses ancêtres "les plus directes" était une "Malbaraise de jadis", dont il gardait une photographie dans son album de famille... En 1951, paraît le premier recueil de poèmes de Jean Albany. Le titre commence par la dernière de l’alphabet, “Zamal” ! "Zamal, en patois créole, est le nom du Haschich, ou chanvre indien, herbe du rêve", explique-t-il. Sagittaire né le 4 décembre 1917 à Saint-Denis, l’auteur a déjà 35 ans et s’agite beaucoup à Paris, où il exerce en tant que chirurgien-dentiste (il a débuté rue Lepic avec Gabrielle Dupont, la grande dame de la Vallée à Saint-Pierre). Auparavant, il a publié quelques poèmes épars dans diverses revues dont celle d’Air-France... À l’âge de 20 ans, après le lycée Leconte-de-Lisle, ses parents instituteurs l’ont envoyé "à la métropole", entreprendre des études de droit et de chirurgie dentaire. Et il a quitté avec regrets son Saint-Gilles. Deux ans après, il est mobilisé et sert comme élève officier d’artillerie à l’école de Fontainebleau. C’est là que, l’esprit encore adolescent, enfiévré, il écrit ses premiers vers ("Amour oiseau fou", qui sera publié après sa mort). La guerre terminée, Saint-Germain-des-Prés exulte. Démobilisé, Jean participe à l’effervescence.

Dentiste artiste

Puis il peut effectuer un premier retour dans l’île natale, — retour par bateau, cela va de soi pour l’époque. Le récit de sa longue traversée à bord du "Ville d’Amiens" de novembre 1945 à janvier 1946 entre Marseille et la Pointe-des-Galets via Djibouti et Tamatave sera publié également après sa mort sous le titre "La croix du Sud". Il y rend compte de la vie au jour le jour à bord. Mais il s’ennuie sur son île et retourne en métropole, même si le voisinage des maisons de Paris lui semble si "déplaisant" qu’il ne s’y habituera jamais tout à fait. Plus tard, il saura apprécier son île ("Je suis ici pour goûter la volupté d’être dans mon île, de l’avoir retrouvée, d’avoir retrouvé mes parents, mes racines", dira-t-il. Ou : "Je suis comme un convalescent qui retrouve ses souvenirs. Le spectacle de la vie, la beauté de la nature, sa générosité sous les tropiques, tout cela je veux le ranger, je veux le classer"). Pour l’heure, ses fréquentations de là-bas lui manquent peut-être. Il reprend ses études et obtient une licence de droit et un doctorat d’économie politique. Il poursuit celles de chirurgien-dentiste, passe deux ans à l’Institut d’économie politique de Paris et anime des groupements d’étudiants d’Outre-mer. À Paris, autrement dit en exil, Albany écrit beaucoup. Il crée, stimulé par ses rencontres à Saint-Germain-des-Prés, avec des gens célèbres ou pas. Il fréquente les grandes figures de l’après-guerre. Audiberti, qui lui a conseillé de "parler avec les mots de l’île". Les Signoret, Gérard Philippe, etc. Inspiré par la nostalgie de l’île natale, il essaie de retracer par la magie des mots créoles les couleurs et les parfums exotiques, écrira-t-il plus tard au dos de son 33 tours “Jean Albany dit par Jean Albany”. "Zamal" n’a pratiquement pas eu d’écho dans l’île. Il faudra attendre encore une bonne génération pour que les écrivains et poètes de la prolifique décennie 1970 voient en lui un précurseur et le glorifient comme leur initiateur. La plaquette sera rééditée en 1980. Entre-temps, il a obtenu le Grand prix littéraire de la Réunion pour son second recueil, “Miel vert”, paru en 1963. Il y “découvre Paris, la solitude, son angoisse devant Dieu et la vie.” Une angoisse, écrit son compatriote le critique Hyppolite Foucque, qui “teinte parfois de mélancolie ses chants harmonieux.”

En vavangue

Et son premier livre en créole, “Bleu mascarin”, poèmes et chansons, est sorti en 1969. Après "Outremer", sorte de carnet de retour au pays natal. Et après "Archipels", récit de voyage en poèmes et proses évocatrices ramenés de cette Grèce qui l’envoûta. Car, le poète aime les voyages. Dans les pays méditerranéens : Espagne, Algérie, Italie et Grèce. Il revient aussi régulièrement dans l’île, où il ne tardera pas à être reconnu. "Alors dis à moin : quoça qu’un bougr’qu’l’a retrouv’son pays, son famill’, son dalon y peut demand’de plus su’la terre ?" En 1974, en grand défenseur de la langue créole, il publie son fameux “P’tit glossaire, le piment des mots créoles”, que précède “Vavangue”. C’est d’ailleurs dans ce recueil de 1972 qu’il emploie le mot "créolie" : "Je vis en créolie. Je perçois outre l’odeur de l’embrun celle de la fumée d’un feu de bois (...)". Le mot sera vite repris. Suivront “Bal indigo”, “Fare fare”, “Percale”, "Indiennes" et quelques autres recueils. Cette fois, on parle de lui dans l’île : il a laissé parler son île et sa langue. Le poète est reconnu. Grâce au créole qu’il a privilégié comme langue pour son expression poétique. "Pourquoi j’écrivais en créole cafre ? En fait, je sue sang et eau sur chaque mot, pour rester le plus près à la fois de mes souvenirs, de ceux des autres, de la logique et des caprices de la phonétique." Alors que, jusque là, "il n’était pas question d’écrire en créole”, reconnaîtra-t-il dans un entretien au "Quotidien" en 1978. Il a écouté le conseil du greffier poète Audiberti ! Il devient un des auteurs phares de la Réunion. Sous l’impulsion d’Alain Gili, l’Association des écrivains réunionnais diffuse ses oeuvres, enregistre la cassette “Chante Albany”, qui propose des textes mis en musique et interprétés par quelques artistes marginaux comme Alain Péters, Pierrot Vidot, Jean-Claude Viadère, Jean-Michel Salmacis, Hervé Imare, etc. Dès lors, l’île ne l’oubliera plus. Car, un poète, ça ne meurt jamais, ou bien, ça vit très très longtemps ! Et si Jean n’est plus, la fondation qui porte son nom a été créée, avec pour but de promouvoir son oeuvre aux multiples facettes. Une oeuvre qui constitue un véritable trésor qu’on n’a pas fini d’inventorier, riche de photographies, de dessins et peintures, de revues, d’articles de journaux, d’enregistrements sonores, d’une abondante correspondance, de manuscrits inédits, etc. Un trésor de quarante années de vie du poète. "Partout où je suis passé j’ai planté, j’ai tenté de planter quelques graines venues de mon île natale, dans l’espoir qu’elles témoigneront mystérieusement de mon passage..." Et “presque rien n’a été jeté. Même les enveloppes vides, les fleurs séchées, les mèches de cheveux, ont été conservés”, nous confiait sa veuve, Sylvie. Au passionnant “jeu de patience”, le tri a déjà permis de mettre au jour des bouts de poèmes sur des bouts de nappe de restaurants, plusieurs variantes de mêmes textes, différentes frappes de mêmes manuscrits, revues, corrigées, annotées, des maquettes de pochettes de disques ou de couvertures de livres, etc. Un travail de fourmi, pour ne pas dire de bénédictin, qui attend d’être informatisé. Sylvie Albany souhaitait “faire participer la population et pas seulement l’élite universitaire” au fonds documentaire, pour sauver le travail pictural du peintre, dessinateur, illustrateur, photographe que fut son touche-à-tout de mari. Elle souhaitait entre autres dévoiler ses aquarelles illustrant son recueil “Voir Stamboul” toujours inédit, — tout comme “Archipels 2”. Vœu pieux ou... ?

Sulliman ISSOP sulliman@jir.fr Photos D.R. & S.I.

Ils ont dit

• Boris Gamaleya : "Puisque l’île était ailleurs, l’Aventure ne pouvait commencer que par un retour. Il fallait bien que ce jour vienne : l’autre terme du Sud ("Et j’ose te dire Gloire, Gloire à toi, île de gloire…"). Ce souffle nouveau, on le sait, ce 1848 poétique, fut un nom : Jean Albany, un titre : "Zamal", une date : 1951. Le bout du monde se faisait début du monde." (Préface à "Amour Oiseau fou")

• Alain Lorraine : "Lorsque j’ai rencontré Jean, il était blessé par certaines critiques sur son "passéisme". À vrai dire, son statut de barde officiel de la créolité, pendant les années 50/60 avait fait écran et nous dispensait, un peu trop facilement, de bien mesurer l’apport original de ce grand créateur. Tout cela heureusement se dissipa vite. Jean accepta une certaine remise en cause et sa passion pour la langue créole, lemaloya, les racines culturelles de la plantation donna un nouveau souffle à ses ouvrages. Il nous apporta aussi beaucoup."

• Anne Cheynet a habité le “fare-fare” de Jean Albany à la Saline. Pour la poétesse saint-pierroise, “la poésie de Jean, comme sa peinture, est un chant à la vie, un chant plutôt joyeux. Ça me fait penser à un vol de papillon dans les premiers rayons du jour, un papillon qui goûte à tous les parfums, acides, suaves ou amers... Comme c’est souvent le cas pour toute poésie, les poèmes d’Albany gagnent à être dits. On ressent alors parfaitement cette musique aux notes de fugue qui nous fait voyager comme un promeneur heureux dans le kaléïdoscope enchanté des senteurs, des couleurs, des visages de notre île.” Anne confie aussi que le poème de Jean qui l’a le plus marquée, c’est “Unicité” : “C’est un vrai fonnkèr (un fonnlam, plutôt), une sorte de méditation sur le sens de l’être...” Lorsqu’elle a appris sa disparition de Jean Albany, Anne a écrit un poème,“À Jean, poète”, qu’elle n’avait jamais montré avant de nous le confier, fin 2002. Extraits : “Poète en allé / Dans le creux de nos coeurs / Tu laisses des mots / Petits bonheurs / Des perles, des diamants / Sourires de ton âme d’enfant.../ Poète en allé / Tu nous as laissé / Tes rêves esquissés / Couleurs de ton âme d’enfant.../ Je me souviens / C’était au couchant / Quand je l’ai vu / Troubadour revenu / Sur la plage d’enfance... / (...) Quand je l’ai vu / C’était un soir / Un oiseau de mer / Échoué sur la plage / Pleurait vers le grand large... / Nous nous taisions / Nous le regardions.../ Soudain, dans un grand vol blanc / Les voyageurs du ciel / Son arrivés / L’oiseau, joyeux, s’est envolé / Vers ses frères retrouvés.../ Je me souviens / Quand je l’ai rencontré / Nous avons un peu parlé / De quoi, vous me le demandez / ... De beauté !”

• Francky Lauret, écrivain, poète, journaliste : "Jean Albany, peintre et poète, est reconnu comme celui qui a ouvert la voie au mouvement créoliste réunionnais avec la publication de son premier recueil en 1951, intitulé "Zamal" (mot créole pour cannabis). Tous les écrivains de la créolie (Sam-Long, Gilbert Aubry, etc) revendiquent un lien de parenté à sa poésie nouvelle. En 1974, dans le "P’tit Glossaire", il essaye de mettre en valeur "le piment des mots créoles". "Bleu indigo", "Fare Fare", "Percale" poursuivent l’écriture nostalgique des scènes de vie réunionnaise en quête d’authenticité. Autre recueil marquant, "Vavangue", du nom du fruit — la vavangue — mais aussi du verbe vavanguer qui peut signifier marronner en un sens plus agréable.

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